La Cible est une ASBL liégeoise, créée en 2004 par la FGTB Liège-Huy-Waremme. Elle est fondée pour contrer l’extrême droite, et notamment le Vlaams Blok, parti politique flamand, alors condamné pour propos racistes.
Pour contourner cette condamnation, le parti choisira sa dissolution et sa transformation avec un nouveau nom, le "Vlaams Belang".
À cette époque déjà, La Cible saisit l’importance d’investir les territoires numériques pour faire barrage à cette idéologie, et achètera le nom de domaine vlaamsbelang.be.
Ainsi, chaque recherche internet vers le parti était redirigée vers des ressources et outils pédagogiques résolument progressistes.
Depuis, tout s’est accéléré!
En Europe, mais aussi partout dans le monde, les partis politiques les plus conservateurs utilisent les réseaux sociaux comme boosteur électoral. Les campagnes se multiplient, et les idéologies d’extrême droite se répandent bien au-delà des discours partisans. Fake news et messages de haine polluent les réseaux. Aujourd’hui, militer et contrer ces idées implique donc d’occuper l’espace numérique!
INTERVIEW
"NE NOUS LAISSONS PAS PIÉGER PAR L'EXTRÊME DROITE!"
Rosario Marmol Perez Animatrice politique et culturelle pour La Cible.
Présence: votre association lutte contre les idées d’extrême droite, quels sont les critères qui vous permettent de détecter que des idées sont imprégnées de cette idéologie?
Rosario Marmol Perez: depuis que nous avons commencé ce travail, la lutte a beaucoup évolué, car l’extrême droite a pris de nouveaux visages. On constate notamment que des pans entiers du vocabulaire d’extrême droite se retrouvent dans la bouche de politiciens et politiciennes de partis démocratiques.
Nous avons édité pas mal d’outils et de ressources pédagogiques qui permettent de reconnaître ces lignes idéologiques. Ces supports permettent de décrypter comment l’extrême droite s’organise autour de thèmes tels que l’immigration, la justice, la famille, les droits humains, la culture, l’enseignement…
Des idées très positives, comme la défense du travail, la liberté de s’organiser, le courage, l’autodétermination sont détournées à l’aide de diverses stratégies, comme les fake news. Les faits sont instrumentalisés au service de l’idéologie.
De quelle manière ces discours trouvent-ils une résonance?
En Wallonie, le parti d’extrême droite "Chez Nous" (aujourd’hui dissout) a pu prendre de la place sur les réseaux sociaux à travers des publications aux thématiques très éloignées de leur ligne principale. Par exemple, avec des posts demandant à ce qu’on installe plus de distributeurs de cash. Beaucoup de gens peuvent adhérer à ça, partager le post en question et voilà comment leurs comptes fédèrent et gagnent en visibilité. J’ai vu des amis à moi partager leurs revendications, sans savoir qu’il s’agissait d’un parti d’extrême droite.
Leur communication va progressivement inclure des posts qui s’attaquent plus directement à certaines catégories de personnes. La communauté LGBT par exemple, avec des posts qui vont les ridiculiser, les humilier. Ils vont relayer des sujets qui polarisent encore beaucoup la population, tels que les noms de fêtes, les traditions liées au folklore… Le fait de surfer en permanence entre ces "zones grises" complexifie les offensives possibles.
Justement, est-il difficile de tracer une frontière claire entre l’opinion et le délit sur les posts, les commentaires relayés sur les réseaux sociaux?
Certains discours se trouvent en effet dans une sorte de "zone grise". Une stratégie d’extrême droite consiste à lancer des bombes idéologiques, quelque chose auquel on n’est pas censé s’attaquer, au niveau des droits humains par exemple. Ce procédé appelé "fenêtre d’Overton" va permettre de faire entrer dans le débat public des idées qui étaient jusque-là inaudibles, intolérables, et progressivement les normaliser.
Plus insidieux encore, la technique du "dog whistle", qui va permettre, par exemple, de stigmatiser une population sans jamais la nommer clairement, en modifiant l’orthographe ou en utilisant un émoji.
Ces techniques permettent d’éviter qu’un contenu ne tombe sous le coup de la loi qui punit toute incitation à la haine raciale, elles permettent aussi de contourner les outils de modération sur les réseaux sociaux. C’est comme ça qu’une "guerre culturelle" s’installe.
Après, il y a aussi des commentaires où il n’y a aucun doute possible. À celles et ceux qui se lamentent sur le fait que "on ne peut plus rien dire". Non! On ne peut plus TOUT dire. À partir du moment où l’on voit des propos discriminants et violents à l’égard d’une personne, on peut considérer que l’on porte atteinte à son intégrité morale.
Quelles sont les solutions possibles contre les commentaires haineux sur les réseaux sociaux?
Il y a dix ans environ, nous avons lancé une plateforme en ligne (www.clic-gauche.be) qui permet aux utilisateurs·trices de signaler les posts et commentaires haineux. Nous avons ajouté par la suite un chat (NDLR : outil de messagerie instantanée) qui invite les personnes à poser des questions sur des sujets politiques. Dans ce chat, il est également possible de copier- coller une publication qui interpelle, face à laquelle on est à court d’arguments et une Intelligence artificielle que l’on a nourrie avec des valeurs progressistes, scientifiques, factuelles va déconstruire le propos et proposer une réponse.
Le site regorge de documentation, d’outils pédagogiques sur diverses thématiques. Au moment de la création de cette plateforme, nous n’étions toutefois pas dans la proportion de fake news et de propos racistes que nous connaissons aujourd’hui.
Beaucoup de personnes et de structures se questionnent sur le fait de rester sur des réseaux, tels qu’Instagram et Facebook, notamment à cause de la radicalisation de ces applications. Qu’en pensez-vous?
Il est clair que ces réseaux ne sont pas neutres, il y a de la censure, les algorithmes favorisent les contenus générant de l’engagement fort, dont les contenus haineux et clivants. Je pense que la résistance se décline aussi sur les réseaux sociaux. L’association La Cible y est active, car elle n’a pas encore la capacité d’opérer la migration vers des réseaux sociaux plus coopératifs et solidaires, même s’ils existent déjà.
Il me semble important d’effectuer un travail de veille, surveiller certains posts, voir si le cordon sanitaire est bien respecté du côté de la Belgique francophone, mener des interpellations le cas échéant (NDLR : le cordon sanitaire est un accord politique et médiatique tacite, établi depuis le début des années 1990, visant à exclure l’extrême droite des alliances politiques et des débats en direct dans les médias).
Nous sommes toutes et tous les premiers garants de la démocratie et de la pluralité, il est essentiel de pouvoir s’organiser pour dénoncer ces publications, tendre vers l’application d’un véritable cordon sanitaire citoyen.
Comment faire pour être dans l’action plutôt que la réaction?
Comprendre les stratégies qui sont à l’oeuvre, poser un constat, c’est une étape importante vers le fait de redéfinir un projet de société véritablement solidaire, mais il faut pouvoir dépasser cette phase de dénonciation et s’organiser collectivement. Rester spectateur·trice de ces algorithmes et de ces fils d’infos, c’est très mauvais pour la santé mentale et cela renforce l’isolement.
Être en résistance, c’est d’abord prendre soin de soi pour être en capacité de sortir de cette espèce de sidération, pour ensuite faire communauté. Il y a beaucoup de lieux qui permettent l’organisation collective: que ce soit à travers des comités de parents, de quartiers, des syndicats, des maisons de jeunes, des écoles de devoirs…
Cultiver nos imaginaires, s’engager avec nos corps, nos voix, participer à des actions, signer des pétitions, il y a mille et une façons de se mobiliser.
L’un des slogans de La Cible est "Avec l’extrême droite, la cible, c’est toi!", qu’est-ce que cela veut dire?
Il ne faut pas se laisser piéger par l’extrême droite. Leurs membres clament leur volonté d’être proche du peuple, de taxer les grandes fortunes, de mettre fin à la TVA… mais votent contre une fois au Parlement.
La Cible travaille à faire prendre conscience à l’ensemble de la population que ces partis ne sont pas des partis comme les autres ; leur arrivée au pouvoir aurait des conséquences catastrophiques dans notre vie quotidienne, et pour nos libertés individuelles et collectives.
La cible de l’extrême droite, ce sont les femmes, les allocataires sociaux, les enseignant·es, les journalistes, le monde de la culture, le monde académique, les personnes d’origine étrangère, les personnes LGBT, les travailleurs et travailleuses, les petits indépendants… Personne ne sera épargné. Au-delà de combattre l’extrême droite dans les urnes, il ne faut pas la laisser s’emparer du terrain des idées!
Infos: La Cible Place Saint-Paul 9/11, 4000 Liège
04 221 95 80 – Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.
www.lacible.be 
Illustration: Lucyle Massu pour l’ASBL La Cible.
LEXIQUE: extrême droite et réseaux sociaux
Troll — Internaute qui publie des messages provocateurs, hors sujet ou offensants, dans le but de créer des débats houleux, de nuire, ou d’obtenir des réactions. Ils exploitent souvent l’anonymat pour perturber des communautés.
Raid numérique — les "raids numériques" (ou cyberharcèlement de masse) orchestrés par des mouvances d’extrême droite sont devenus une tactique de guerre culturelle et politique majeure sur les réseaux sociaux. Ils visent à harceler, intimider et réduire au silence des opposants politiques, journalistes, féministes, associations ou figures publiques.
Fake news — Dans le contexte de l’extrême droite, les fake news (ou infox) ne sont pas seulement de fausses informations accidentelles ; elles constituent une stratégie de communication délibérée, souvent désignée sous le terme de propagande numérique. Ces contenus sont fabriqués ou manipulés pour tromper le public afin de favoriser des agendas politiques radicaux, semer la discorde et influencer l’opinion publique.
Dog whistle — Littéralement "sifflet à chien". Expression en apparence innocente, qui stigmatise une communauté. Par exemple, si quelqu’un écrit le commentaire "Encore des Suédois…" sous un article relatant un fait divers, il s’agit d’un sous-entendu raciste visant les personnes d’origine maghrébine. Le dog whistle peut être aussi un simple émoji, comme par exemple l’émoji arbre, qui sert à désigner la population d’origine maghrébine, "arbre" étant phonétiquement proche du mot "arabe".
DISCOURS D'EXTRÊME DROITE OU PAS?
Si c’est coché, prudence!
Le message...
- joue avec nos émotions, souvent la peur/la haine
- hiérarchise les êtres humains: nous/les autres
- oppose peuple et élite
- présente une réponse simpliste à une question complexe
- parle de la défense du peuple et pourtant les mesures prises sont antisociales
Les sujets principaux sont...
- l’immigration
- l’insécurité
- l’identité
- la tradition et le folklore
- la peur de la différence
L’idéologie...
- s’intensifie et se propage en temps de crise
- prône un repli sur soi
- se fonde sur l’inégalité des droits entre les êtres humains
- conduit à des répressions violentes
FAKE… OU PAS?
Si c’est coché, prudence!
Le message...
- est interpellant
- provoque le doute
- joue avec mes émotions
- révèle une machination secrète
- implique un groupe de conspirateur·trices et un bouc émissaire
- utilise un titre mensonger
- ne permet pas d’identifier l’auteur·e
- n’est pas confirmé par des sources fiables

DÉCODAGE
En 2024, la Holy Trinity College Preparatory School, située à Louvain en Région flamande, a inclus dans son programme l’apprentissage de l’arabe pour les élèves de sixième secondaire en langues modernes. Ce type d’actualité est une opportunité pour les partis d’extrême droite, tels que "Chez Nous" (dissous depuis 2024) de nourrir les réseaux sociaux, créer des "buzz" simplistes favorisant un climat raciste. Plus globalement, on constate un usage massif des réseaux sociaux comme lieu de la propagande d’extrême droite. En 2022, la N-VA et le Vlaams Belang ont dépensé près de 3 millions d’euros dans des publicités Meta (Facebook, Instagram). Avec 5 millions d’euros de dépense totale en pubs, la Belgique est le pays où les partis politiques investissent le plus dans la propagande sur les réseaux sociaux en Europe. RTBF, Aubry Touriel, 11/01/2023.
EN LIEN
CONFÉRENCE "RÉSEAUX SOCIAUX ET CONTRE DISCOURS"
Dans le cadre du Festival Interculturalité, le Centre culturel de Dison proposera, le lundi 23 mars, une conférence-débat qui nous permettra de rencontrer deux personnalités qui investissent les réseaux sociaux avec un récit progressiste.
Nombre de journaux, d’associations, de politiques… actifs sur les réseaux se sont posés la question fatidique: partir ou rester? 
Barbara Dupont
Doctorante en communication, Barbara Dupont a créé le blog féministe "D’où?" en 2020, suite à un trop-plein de colère et le besoin d’une soupape de décompression. Quand Barbara est confrontée à une information qui la choque ou l’exaspère, les premiers mots qui sortent sont: "Mais d’où?" Ça donne donc pas mal de phrases du style: "D’où tu décides qui peut parler?", "D’où l’IVG ne serait pas dans la constitution?", "D’où tu crois pas les victimes?".
Pour Barbara, exprimer sa colère, c’est poser ses limites, déranger des personnes, déranger un système.
Yurbise media
Yurbise est un média en ligne belge créé par Jérémie Nzita Mambu, alias "Yurbise", qui vulgarise l’actualité politique pour un public jeune, sur des plateformes comme Instagram. Il a connu une forte croissance grâce à des posts engageants, certains atteignant plusieurs millions de vues. Yurbise Media défend une approche qui intègre des perspectives sur les discriminations et le racisme, mettant en lumière la nécessité d’une couverture médiatique plus inclusive.
À l’heure où les mouvements conservateurs de tous bords reprennent du terrain sur les luttes antiracistes et féministes, cette soirée sera l’occasion d’échanger sur les enjeux des réseaux sociaux et leurs liens possibles avec la démocratie.
Lundi 23.03.26 – 19h30
Centre culturel de Dison Gratuit (bouchées apéritives offertes).
Inscriptions souhaitées : 087 33 41 81 Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.
www.ccdison.be