À l’occasion de la venue du spectacle "L’amour sous algorithme" à Dison dans le cadre du Festival Paroles d’humains, la rédaction de Présence s’intéresse dans ce numéro aux relations amoureuses à l’ère du numérique.
Plongée dans ce qui fait battre nos coeurs et vibrer… nos téléphones.
INTERVIEW
"TINDER N'ÉCHAPPE PAS À LA MOUVANCE SEXISTE DE NOTRE SOCIÉTÉ"
Alexia Depicker, Comédienne.
Deux milliards de "matchs" par jour. 45 millions de "swipes" quotidiens en France, Tinder continue de dominer le marché des rencontres en ligne 2.0, malgré les nombreuses dérives dévoilées par la journaliste Judith Duportail dans son enquête "L’amour sous algorithmes", parue en 2019.
Pour écrire son livre, la Française s’inspire de son expérience personnelle de l’application tout en explorant le monde secret des algorithmes.
Rencontre avec Alexia Depicker, qui incarne la journaliste dans la pièce du même nom, mise en scène par Xavier Campion et adaptée par Claude Enuset.
Peux-tu nous présenter ce spectacle en quelques mots?
C’est l’histoire d’une journaliste qui décide de mener une enquête sur les applications de rencontre en parallèle avec sa propre inscription sur l’appli. Elle découvre entre autres une notion qui s’appelle la "note de désirabilité", appliquée à chaque profil enregistré sur les applications de rencontre. Elle va tenter d’aller plus loin pour comprendre ce que renferme cet univers des big data (NDLR : terme utilisé pour décrire les énormes quantités de données générées chaque jour).
Que connaissais-tu du livre avant de l’adapter pour la scène?
Je connaissais le travail de Judith Duportail que j’aimais beaucoup. Je n’avais pas encore lu le livre quand Xavier Campion (metteur en scène du spectacle) me l’a présenté, je l’ai découvert par la suite. C’est une enquête très dense, très fouillée, pleine de références à des articles ou à des personnes interviewées. Le défi lors de l’adaptation était de garder un noyau solide en terme de contenu, sans que cela soit trop indigeste. Et évidemment, garder l’objectif de départ, celui de dénoncer les mécanismes patriarcaux et sexistes de Tinder.
Justement, en quoi cette application perpétue-t-elle une logique sexiste?
En fonction des informations que l’on donne à ces applications, notamment via la biographie que l’on écrit pour se présenter, les algorithmes calculent et repèrent plus ou moins nos centres d’intérêt, nos revenus, nos professions, notre géolocalisation bien sûr… Et puis nos visages, si l’on correspond aux critères de beauté ou pas…
Le mécanisme patriarcal repose sur le fait qu’un homme plus riche, plus âgé, qui a un niveau d’étude plus élevé, pourra toujours rentrer en contact avec une femme plus jeune qui gagne moins que lui. En revanche, l’inverse n’est pas possible. Une femme plus âgée, plus diplômée, plus aisée ne pourra pas communiquer avec un homme plus jeune.
Ces inégalités sont totalement acceptées dans cet algorithme. Ce dont on se rend compte, c’est que tout est biaisé et formaté dès le départ. Le fait que Tinder épouse ces dogmes patriarcaux n’est pas si surprenant, c’est une grosse corporation qui n’échappe pas à la mouvance sexiste de notre monde contemporain.
Les applications sont aussi empreintes d’une autre réalité bien actuelle, l’hyperconsommation, cela est-il aussi abordé dans le récit?
Au début de son utilisation de Tinder, Judith reçoit plein de matchs, elle rencontre plein d’hommes différents, son égo est boosté, gonflé, conquis par tout ça. Elle se rend compte par la suite que cette machine nous pousse à consommer toujours plus, elle nous envoie des notifications pour dire combien de likes on a reçus, elle nous prévient lorsque notre profil est en baisse de visibilité, bref, elle nous alimente sans cesse.
Il y a une réelle conception capitaliste derrière tout ça. L’intention de départ de Judith est de trouver l’amour, mais elle se retrouve totalement mangée et broyée par cette machine. C’est un engrenage dont il est difficile de sortir. Vous avez évidemment le choix de sortir de l’application, de la désinstaller, mais il y a toujours la tentation d’y retourner une fois qu’une relation s’est terminée… ou même quand elle est encore en cours. L’application stimule les utilisateurs en ce sens.
Cette consommation a également une influence dans la manière dont nous allons interagir avec les personnes dans le réel.
Beaucoup d’articles, basés sur des récits d’utilisateur·trices, témoignent du fait qu’énormément de gens, hommes et femmes, ont une série d’attentes avant même que le rendez- vous ne se passe. La personne en face passe presque un entretien d’embauche et doit cocher toutes les cases, pour s’assurer qu’il n’y a pas de red flag et que toutes les attentes soient comblées.
Ensuite seulement, un "second tour" pourra être envisagé. Il y a à chaque fois des critères et des étapes pour aboutir à une relation qui est probablement déjà biaisée, simplement parce qu’on attend de l’autre énormément de choses. Il y a moins de place pour la spontanéité.
On n’aurait jamais été aussi "libres" dans nos relations amoureuses et affectives et il n’aurait jamais été aussi "facile" de rencontrer des gens, on sent pourtant une certaine solitude dans le récit de Judith.
Pendant son enquête, elle traverse des émotions assez extrêmes. Quand elle rencontre quelqu’un, elle est aux anges, lorsque ça se finit, elle est complètement déprimée. L’application permet d’assez vite créer de nouveaux matchs et d’enchaîner de nouveaux dates. Les espaces entre les moments d’euphorie et de désespoir sont beaucoup plus rapprochés et donc très intenses. Autant d’ascenseurs émotionnels, cela use au bout d’un moment.
Au-delà des applications de rencontre, cette pièce parle d’amour! Plusieurs questions la traversent: qu’est-ce que l’on cherche au fond? Quels sont nos désirs, nos attentes à travers une rencontre amoureuse?
Et Tinder ne remet pas en cause la notion de couple traditionnel comme la seule voie à l’épanouissement.
Les applis sont profondément conservatrices, elles ne remettent pas en cause le schéma d’une relation exclusive hétérosexuelle, et c’est sans doute cela qu’il faudrait questionner.
Dans son troisième livre Maternités rebelles, Judith Duportail parle du fait de "faire famille" autrement. Elle raconte sa décision d’élever seule deux jumeaux, nés par PMA (NDRL : procréation médicalement assistée).
On peut avoir d’autres rêves et d’autres ambitions que de se mettre en couple.
Peut-on tout de même considérer l’existence de certains apports positifs de ces applications, où ceux-ci sont-ils minimes par rapport à tout ce que vous pointez?
On n’est pas en train de dépeindre un tableau archi noir, Judith passe par des moments de grande joie à travers cette histoire. Dans les points positifs, il y a certainement le fait de rencontrer des personnes d’autres cercles. Dans les témoignages que nous avons lus, il y a beaucoup d’amitiés qui naissent de ces applications… et c’est déjà pas mal!
Ce que l’on veut partager au public à travers cette enquête et ce spectacle, c’est d’être un peu plus conscient de ce que l’on "donne" à la machine. On se livre sans doute trop à ces applications qui peuvent extraire toute notre intimité à leur profit. Lorsqu’on accepte les conditions d’utilisation d’une application comme Tinder, c’est important de savoir qu’il y a une des gens et une entreprise derrière les algorithmes, et que cette entreprise à un agenda.
Les applications de rencontre sontelles réellement conçues pour "trouver le grand amour"? Nous n’avons pas de réponse toute faite, mais les discussions avec le public pendant les représentations permettent de soulever pas mal de réflexions!
LEXIQUE
Date: rendez-vous galant ou romantique avec quelqu’un rencontré sur l’application; terme issu de l’anglais "to date someone": "fréquenter quelqu’un."
Algorithme: en informatique, séquence d’opérations qui se termine à un moment précis et produit un résultat.
Swipe: sur Tinder, geste de glissement latéral du doigt.
Like: swipe vers la droite pour indiquer son intérêt pour un profil.
Nope: swipe vers la gauche pour indiquer qu’un profil ne vous intéresse pas.
Match: sur Tinder, un "match" se produit lorsque deux personnes se "likent" mutuellement en faisant un "swipe à droite" sur le profil de l’autre; cela crée une connexion permettant de commencer une conversation par message.
Red flag: un "drapeau rouge", signal d’alarme indiquant un comportement toxique ou incompatible.
Ghosting: arrêter soudainement de communiquer avec quelqu’un, sans explication.
MEET THE AUTHOR
"PARLER DES APPLICATIONS DE RENCONTRE, C'EST S'INTÉRESSER À UN SUJET POLITIQUE QUI CONCERNE TOUT LE MONDE"
Judith Duportail, Autrice du livre-enquête "L’amour sous algorithme".
Judith Duportail est une journaliste indépendante et autrice, cofondatrice du collectif féministe "Les Journalopes". Elle écrit sur l’amour et la liberté, et comment la technologie les affecte.
Lorsqu’elle commence à s’intéresser à Tinder, le géant des applications de rencontre, c’est d’abord en tant que consommatrice, où elle s’inscrit après une rupture amoureuse. En à peine quelques jours, elle matche avec de nombreux hommes, reçoit des messages, son égo est boosté au maximum.
Fausse note
Un jour, elle apprend une information qui la laisse bouche bée. L’application délivre une note secrète de désirabilité (Elo score) à chaque utilisateur·trice, qui conditionne les propositions reçues. "Ça a fait un écho à un mauvais souvenir du collège quand un garçon avait attribué une note à toutes les filles de notre bande. Moi, j’avais eu 5/10. Du coup, quand j’ai compris que mon téléphone était en train de me noter, je me suis demandé comment ça se passait. Comment était-il possible d’avoir quelque chose dans mon téléphone qui évalue mon potentiel de désirabilité? C’est là que l’application m’a intéressée en tant que journaliste."
Judith contre Goliath
Avec ses dizaines de millions d’inscrits dans près de 200 pays, Tinder n’est pas juste une appli de rencontre, c’est un véritable empire dont les revenus annuels tournent autour de 1,9 à 2 milliards de dollars en 2024 et 2025.
"À quel moment de notre inscription Tinder nous prévient que l’application vire à la compétition? Comment est calculée ma cote, au départ? Où se trouve notre intérêt d’utilisateur dans ce système? Pourquoi n’avons-nous pas accès à cette note?", demande Judith Duportail dans "L’amour sous algorithme".
Car selon son enquête fouillée, pour laquelle elle a fait appel à des hackers et à des avocats, cette cote est loin d’être anodine dans l’utilisation de l’application. "J’ai écrit plusieurs courriers à Tinder, leur demandant l’intégralité des données personnelles en leur possession me concernant. Ils ont refusé de me donner ma note de désirabilité, mais j’ai par contre reçu un fichier PDF de 800 pages avec tout ce que l’entreprise avait pu aspirer à mon propos, notamment à partir de ma page Facebook: mes likes, mes conversations, etc. Le Elo Score se nourrit d’informations sur notre niveau d’étude, nos revenus. Par exemple, l’analyse de notre façon d’écrire permet à l’application de déduire notre quotient intellectuel."
S’il est donc possible d’accéder à ses données personnelles conservées par Tinder ou à son brevet de 27 pages en libre accès, la firme s’est toujours refusée à révéler les secrets de son algorithme. "Pourtant, on gagnerait en transparence à comprendre comment cela fonctionne."
Hello Elo!
Elle découvre ainsi que Tinder se réserve le droit de nous évaluer sur notre attractivité avec cet Elo Score. Vos "performances" en termes de succès sur Tinder joue au fil du temps en votre faveur ou contre vous. "Si on matche avec quelqu’un considéré comme très attractif, notre cote monte, si on est rejeté par quelqu’un considéré comme peu attractif, elle descend."
Le terme "Elo Score" provient au départ du système mondial de classement des joueurs d’échecs, ainsi que d’une branche des mathématiques appelée "la théorie des jeux", qui analyse les choix d’individus en interaction. Le "Elo Score" n’est pas tout jeune, puisqu’il a été inspiré par le grand joueur d’échecs et professeur de physique Hongro-américain Arpad Elo au début du xxe siècle. Et il n’est guère cantonné au monde des jeux d’esprit non plus: même la FIFA avait annoncé en 2018 appliquer un Elo Score à ses joueurs.
En mars 2019, juste avant la sortie de cette enquête sur Tinder, l’application de rencontre avait annoncé dans un communiqué mettre fin à son utilisation de l’Elo score ou "note de désirabilité" à laquelle étaient soumis ses utilisateurs. On sait toutefois que Tinder continue actuellement d’utiliser un système secret de désirabilité, une évolution de l’ancien "Elo Score".
Sexisme 2.0
Autre découverte à la lecture du brevet rédigé par Tinder sur le fonctionnement de son application, le biais discriminatoire de ces "évaluations". "Les hommes et les femmes hétéros ne sont pas évalués de la même manière. Un homme qui a fait de bonnes études et dispose de bons revenus aura des points bonus. Une femme dans la même configuration aura des points malus. C’est comme si Tinder avait codé le patriarcat. Imaginez, vous entrez dans un bar et il y a plein de gens que vous n’avez pas le droit de voir. C’est ce que fait Tinder, l’application décide pour nous avec qui nous pouvons interagir sur base de critères obscurs, élaborés en fouillant nos SMS."
Le travail de Judith Duportail a prouvé que ces algorithmes invisibles régissent nos vies. Son livre lui a valu d’être surnommée "la Française qui a défié Tinder" par The Times en 2019. "Je me suis longtemps posé la question de savoir si parler des applications de rencontre était un sujet assez “noble”. J’en suis venue à la conclusion que oui, bien sûr. Considérer cela comme léger ou divertissant, c’est très réducteur, c’est se mettre le doigt dans l’oeil. C’est un sujet passionnant, politique, qui nous concerne tous·tes."
Sources:
> Article "À quand l’algorithme transparent?", Axelle Choffat, linternaute.com, 12/04/2019.
> Documentaire "Dictionnaire amoureux du journalisme", France TV, 2024.
SOCIOLOGIE
PASSER NOTRE AMOUR À LA MACHINE
Les algorithmes de correspondances entre des profils d’hommes et de femmes qui tournent sur ces applications de rencontre ont été pensés pour satisfaire un modèle économique.
"Ce sont les modèles économiques des réseaux sociaux en règle générale, qui s’appuient sur l’attention, l’engagement et l’usage prolongé et répétitif des utilisateurs·trices", explique Aurélie Jean, autrice du livre "Le code a changé : amour & sexualité au temps des algorithmes" (Éd. de l’Observatoire).
Un phénomène d’addiction va être généré chez les utilisateurs·trices en les mettant dans des circuits qui optimisent un seul type de personne: "Cela crée des discriminations, des cas d’exclusion et tous les phénomènes liés à ces enfermements dans des bulles sentimentales sur ces applications."
On finit donc toujours par penser que l’herbe est plus verte ailleurs… et la recherche ne s’arrête jamais. Une spirale qui finit par affecter la santé mentale. Pour la spécialiste de la science algorithmique, "ces discriminations peuvent éventuellement se retrouver dans le monde réel, ce qui pose un problème et qui est l’inverse de ce qu’on imaginait être ces applications. Initialement, on pensait qu’on allait avoir une mixité sociale, culturelle, ethnique, religieuse. Et c’est l’inverse qui se passe."
En témoignent les travaux de la sociologue américaine, Danah Boyd, qui a étudié les mécanismes de ces applications qui entraînent la marchandisation des individus et des profils.
Un algorithme peut-il nous aider à trouver l’amour?
"L’algorithme peut vous trouver des accointances possibles au regard de centres d’intérêt et de géolocalisation, en réalité, l’amour est beaucoup plus subtil et s’appuie sur des choses beaucoup plus profondes que ça."
Certaines lectrices d’Aurélie Jean ont confié à l’autrice d’avoir eu le sentiment de perdre leur dignité sur ces applications et de la regagner en les quittant. En écrivant Le code a changé, la spécialiste a souhaité offrir une explication scientifique afin de devenir un utilisateur éclairé, "pour bien comprendre ce que ces applications font, ce qu’elles peuvent faire et ce qu’elles ne font pas."
Par exemple, parmi les bienfaits qu’apportent ces applications, selon des enquêtes effectuées un peu partout dans le monde, comme en France ou en Belgique, les timides ou les personnes qui habitent dans des zones rurales disent être contents d’utiliser ces applications. "Il y a aussi les homosexuels qui ont utilisé en premier ces applications, et en particulier Grindr et d’autres, parce que c’était un moyen de savoir qui faisait partie de la communauté LGBT."
Source: Article "La dating fatigue: pourquoi le désamour grandit vis-à-vis des applications de rencontre?", Nadine Wergifosse, RTBF, 16/04/2025.