À l’approche du Festival Nourrir Verviers, Présence a souhaité donner la parole à des personnes qui ont mis la production alimentaire au centre de leur existence. Voici donc les propos recueillis suite à une interview avec Le potager d’Isalie, situé à Andrimont.

Hasard du calendrier, Le potager d’Isalie est également mis en avant dans les pages communales.

Après notre rencontre avec ces deux soeurs maraîchères guidées par la passion et des convictions profondes, la crainte de la redite s’est vite dissipée.

Car parmi les nombreux défis quotidiens qu’ont à relever les maraîchers et les petits producteurs, il en est un de taille : celui de rappeler qu’ils existent.


Avec Isabelle et Nathalie Habsch, à l’abri de la bruine sous une de leurs serres, nous avons parlé de leurs projets, de solidarité, de la nécessité de se tourner vers d’autres modèles de consommation, d’optimisme, même face aux éléments qu’on ne peut contrôler.

À la fin de l’interview, les nuages s’étaient dissipés et quelques rayons éclairaient les cultures…

"Notre modèle est celui de l’avenir et de la résilience."



Pourriez-vous nous présenter Le potager d’Isalie et comment est né ce choix de s’investir dans cette activité ?

Le potager d’Isalie consiste essentiellement en la production de légumes bios et de petits fruits. Nous avons également quelques moutons, des poules pondeuses, l’idée étant de se diversifier un maximum. Si nous avons toujours aimé le jardinage, nous ne sommes pas du tout issues du milieu agricole. Nous nous sommes retrouvées à un moment donné de nos vies avec cette envie de nous réorienter, et c’est là qu’a germé un projet commun. Il y avait vraiment cette volonté de créer un projet qui a du sens. Nous démarrons notre cinquième saison, c’est une sacrée aventure !

Comment se vit la coopération entre les producteurs sur la commune ?

Il y a une solidarité énorme ! Lorsque nous avons démarré notre projet, nous ne savions pas à quel point le suivi du maraîchage bio est important sur la province de Liège. Il y a une cellule d’encadrement qui passe régulièrement et cela amène une réelle synergie entre les maraîchers et beaucoup d’entraide, que ce soit à proximité immédiate ou plus largement à l’échelle de la province. C’est un métier guidé par la passion et cela nous lie, on sent la volonté d’aller de l’avant ensemble, l’autre n’est pas un concurrent. Il y a de la place pour tout le monde, car la demande bio reste présente, malgré une année 2021 compliquée.

Qu’est-ce qui est le plus agréable dans votre métier ?

D’être toujours dehors, en contact avec la nature. Et puis il y a le côté magique de la production primaire ; on plante une graine et on obtient à manger pour x personnes. Cela ramène à l’essentiel, au sens premier du terme. Nous faisons de la vente directe et le contact avec le client est aussi très agréable. Il n’y a pas d’intermédiaire, une vraie relation s’installe entre les mangeurs et les producteurs. Notre métier est également très diversifié, plus qu’on ne l’aurait pensé lorsqu’on a démarré le projet. On dit toujours que le maraîchage, c’est un boulot, plusieurs métiers !

Qu’est-ce qui est le plus compliqué dans votre métier ? En général, et ces deux dernières années en particulier ?

La météo ! Nous avons commencé notre activité lors de la grosse canicule de 2018 et les années qui ont suivi ont été très sèches. Nous avons perdu énormément de cultures en extérieur. Cela peut amener de la frustration, car même en faisant tout comme il faut, on ne peut pas pallier ces éléments extérieurs. L’année passée, c’était le contraire, il a plu tout le temps, le printemps a été froid et humide. Début 2020, lors du premier confinement strict, nous avons connu une grosse affluence, les gens faisaient la file jusqu’au bout de la rue, c’était incroyable, au point que nous avions mis les bouchées doubles, pour produire plus. Mais entre le moment de semer, de planter, il se passe des mois. Nous faisions entretemps des achats chez les collègues de la province pour satisfaire un maximum de gens. Et puis, au premier jour du déconfinement, la demande s’est divisée par deux. Les gens ont, semble-t-il, repris leurs habitudes dans les grands magasins. D’autres maraîchers et petits commerçants font le même constat.

Parvenez-vous à vous l’expliquer ?

Je pense que le fait que les grandes enseignes proposent du vrac et du bio peut donner le sentiment aux gens qu’ils font une bonne action. Il y a encore beaucoup de conscientisation à faire de ce côté-là, car avec le bio en supermarché, on n’est pas du tout sur des standards qualité équivalents à ce que nous pouvons proposer. Et puis il y a aussi la provenance, le nombre de kilomètres que ces produits font pour arriver jusqu’à nous. Sans parler des conditions de travail horribles dans les grandes serres de production, comme en Espagne par exemple. Nous ne voyons plus ces clients, donc nous n’avons malheureusement pas pu leur demander pourquoi ils ont fait d’autres choix, est-ce le manque de temps, le budget, le fait de préférer faire ses courses à un seul endroit… On ne sait pas ce qui les a fait changer d’avis.

Quels étaient les retours de cette nouvelle clientèle ?

Nous avons eu beaucoup de commentaires positifs, les gens nous disaient à quel point ils étaient satisfaits de la qualité des produits et du fait qu’ils soient plus nourrissants, plus goûteux. Au-delà du goût, il y a aussi l’importance de l’apport en vitamines et en minéraux des produits bios. Ces retours nous questionnent d’autant plus sur la disparition de cette clientèle.

Cela a évidemment des répercussions nettes sur votre niveau de vie.

Clairement, c’est un métier où nous n’arrivons quasiment pas à gagner notre vie. Au prorata d’euro gagné par heure travaillée, on se situe en dessous du seuil de pauvreté. Nous faisons plus d’heures qu’un employé en gagnant à peu près 10 fois moins. On le sait, que c’est un métier de passion avant tout. On peut produire tous les plus beaux légumes du monde, si la clientèle ne suit pas, notre rentabilité ne suit pas non plus.

Notre rapport à l’alimentation influe-t-il sur nos pratiques de consommation ?

La population a été habituée depuis l’après-guerre à acheter de la nourriture à un prix qui ne correspond pas du tout au coût de production. Acheter le kilo de carottes à moins d’1€, ce n’est pas normal quand on connaît le prix de la graine et le temps que cela doit rester en terre. La nourriture n’occupe plus la même place dans la vie des gens, c’est une question d’éducation, mais aussi de génération. À une certaine époque, la plupart des foyers avaient un jardin, la possibilité de mettre la main dans la terre.

Nos modèles de vie actuels sont très différents, les loisirs occupent par exemple une place parfois plus importante, au détriment de la qualité de ce qu’on va mettre dans l’assiette. Nous sommes habitués à acheter de la nourriture à un prix qui ne correspond pas au coût de production.

Et vous ne pouvez décemment pas brader vos prix pour vous aligner à ces standards irréalistes.

Effectivement, nous ne pouvons pas mettre nos prix deux fois plus élevés, car on sait qu’il y a déjà une partie de la population que l’on ne touche pas, mais à l’inverse nous n’arrivons pas à nous rémunérer. Si les agriculteurs conventionnels s’en sortent, c’est uniquement par le biais des primes européennes. Ils ne gagnent pas leur vie par leur production, mais grâce à des déclarations de superficie et à de l’argent qui provient de leurs possessions de terres. Il faut se rendre compte que les grosses fermes, juste avec leur déclaration à l’hectare, gagnent plus que si elles plantaient dans leurs champs. Tous les agriculteurs ne sont pas dans le même bateau !



Par ailleurs, la situation entre la Russie et l’Ukraine implique d’avoir un autre regard sur notre système alimentaire.

Avec la guerre en Ukraine, nous sommes déjà confrontés à l’augmentation du prix du pétrole à notre échelle. Ce coût sera aussi répercuté sur la nourriture industrielle, que ce soit au niveau de son acheminement dans les magasins, ou de sa production.

Notre modèle agricole n’est pas du tout dépendant du pétrole, nous n’utilisons pas de tracteurs ni d’intrants chimiques (NDLR : produits appliqués aux terres et aux cultures pour améliorer leur rendement). Ces intrants nécessitent énormément d’énergie pour être produits, le prix de ces engrais va donc lui aussi augmenter, certaines fermes commencent déjà à faire des réserves pour s’y préparer.

En ce qui nous concerne, le prix du baril peut tripler demain, cela n’aura pas d’incidence sur nos coûts de production. Peut-être qu’en 2022, notre bio sera au même prix que le conventionnel, cela semble difficile à imaginer, et pourtant… Voilà une preuve concrète que notre modèle est celui de l’avenir et de la résilience.

Quel est l’intérêt d’aller chercher au bout du monde ce que l’on peut produire chez nous ? Nous en étions déjà convaincues, cela se vérifie entre autres avec cette guerre menée par la Russie : on ne peut pas dépendre de l’international sur des éléments aussi basiques que sont l’énergie et la nourriture. Au sein de l’Union européenne, nous devons pouvoir tout produire, énergiquement et alimentairement parlant, être autonomes et autosuffisants.

C’est donc quand il ne semble plus y avoir d’alternatives au modèle dominant que l’on peut découvrir celles qui existaient déjà ?

Oui et la bonne nouvelle, c’est donc qu’il y a des solutions qui existent. Il y a vingt ans le bio était plus qu’anecdotique. Aujourd’hui, même si ça ne va pas assez loin et assez vite, il y a une évolution, des personnes commencent à avoir la conscience du bien manger. Notre société capitaliste martèle le fait de relancer la croissance. Cela va à l’encontre du modèle que l’on souhaite pour notre planète, un modèle qui tend vers la sobriété. Là, le politique a un rôle à jouer, il existe peut-être d’autres moyens de "relancer la machine" que celui de la consommation à outrance. Le capitalisme a eu sa place à un moment de notre histoire, il n’est désormais plus en phase avec l’évolution politique, sociétale et environnementale du monde.

Info: Le potager d’Isalie – Rue Z. Gramme, 51 – Andrimont
0497 54 06 49 / 0479 03 99 89
Facebook: Le Potager d’Isalie


Local
Se nourrir autrement, les alternatives sur la commune.

Les freins peuvent être multiples pour intégrer de nouvelles habitudes de consommation plus éthiques, même pour les personnes convaincues. Celles et ceux qui ont la possibilité de faire ces choix ne se rendent peut-être pas compte de l’impact qu’ils peuvent avoir sur le système actuel, comme l’explique Isabelle Habsch, du Potager d’Isalie : "Les changements viennent aussi d’en bas. Plus on aura de personnes convaincues qui indiquent par leurs actions leur volonté de changer le système actuel, plus on ira vers la bonne direction. Chacun peut trouver sa place dans ce cheminement, en étant acteur, consommateur, ou consomm’acteur !"

Voici ci-après deux projets locaux qui travaillent également à revaloriser l’alimentation durable et le circuit-court.

Vert2terre > Production de légumes biologiques, vente en vrac et en circuit-court



Situé à Andrimont, Vert2terre est un maraîchage biologique, né d’une passion pour le travail de la terre au grand air. Ce magnifique potager représente 1 hectare pour les cultures des légumes de plein champs et 180m² pour les plantations en serre. 160 variétés de légumes et arbustes à petits fruits poussent ici à l’abri du vent. Au point de vente de Vert2terre, vous trouverez des fruits et des légumes bio de saison, en circuit-court, mais du fromage, des oeufs, du pain, quelques bières… Vous pourrez également visiter les cultures et mettre la main à la pâte !

Avenue du Centre 196, Andrimont 0487 25 11 12 – Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.
Facebook: Vertdeuxterre

Nos Racines > Produits locaux et/ou bio en direct & en ligne

Pour manger sainement tout en soutenant les petits producteurs proches de chez nous, Nos Racines, le projet de circuit-court de Li Cramignon, propose un shop en ligne et de 16 points de dépôts livrés chaque semaine sur l'arrondissement de Verviers, dont un au Centre culturel de Dison…

Nos Racines, c’est également un magasin situé à Herve où l’on peut retrouver des produits frais régionaux, des fruits et légumes de saison non traités, de la viande et du poisson d’élevages respectueux de l’animal, des produits d’épicerie et d’artisanat Oxfam… et bien plus encore.

Rue G. Taillard, 31 – Herve (magasin) 087 84 01 46 – Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.
E-shop : nosracines.be