Le 30 septembre dernier, le Centre culturel de Dison, l’association Présence et Action Culturelles et le Comité Verviers Palestine ont proposé une journée de rencontres pour comprendre le quotidien des Palestinien·nes sous occupation.

Les militant·es qui se mobilisent pour les droits des Palestinien·nes vous le diront, il y a un avant et un après Palestine. Se confronter au quotidien du peuple palestinien, à ses injustices, à ses frustrations et à sa dureté permet de comprendre l’ampleur de ce drame et ses effets désastreux sur plusieurs générations.

Pour autant, comment permettre à tous et toutes de prendre conscience de cette réalité ? La plateforme des ONG françaises pour la Palestine a créé un jeu pour répondre à ce besoin. Cette animation figurait au programme de la journée thématique à Dison. L’occasion de consacrer un dossier plus large à cette question, de revenir sur certains faits et de s’intéresser aux effets vertueux que peut susciter l’indignation : la mobilisation populaire et citoyenne.


INTERVIEW
"PRÉSENCE ET ACTION CULTURELLES S'ENGAGE DANS LA LUTTE POUR LES DROITS DU PEUPLE PALESTINIEN DEPUIS PLUS DE 20 ANS"
Arno Zanella, Animateur pour PAC



Présence — Quelles sont les positions que vous défendez en tant qu’association en éducation permanente ?

Arno Zanella : Notre engagement dans la lutte pour les droits du peuple palestinien dure depuis plus de 20 ans. Les questions liées à la Cisjordanie et à Gaza sont assez clivantes au sein de la société, surtout depuis le 7 octobre 2023 (NDLR : date de l’attaque terroriste du Hamas, suite à laquelle Israël a déclaré une guerre de représailles). Il y a d’une part un soutien populaire à la cause palestinienne et, d’autre part, une inaction politique, voire une complicité de certains de nos dirigeants.

En 2025, nous avons publié un communiqué dans lequel nous réaffirmons le droit du peuple palestinien à résister, en précisant que ce droit ne peut en aucun cas s’exercer aux dépens de vies civiles. Cette résistance passe notamment par la culture, car c’est aussi la mission de notre association. Nous collaborons, par exemple, avec la Palestinian Circus School de Ramallah. Cette école offre depuis presque 20 ans un espace de création et d’émancipation pour des centaines de jeunes Palestinien·nes.

Dans ce communiqué, vous employez le terme de génocide envers le peuple palestinien et non pas "conflit israélo-palestinien".

Le terme de "conflit israélo-palestinien" peut faire penser que les deux opposants sont à niveau égal, or ce n’est pas du tout le cas. Israël est l’une des plus grandes puissances économiques et militaires mondiales, soutenue entre autres par les États-Unis. La Palestine vit sous occupation depuis des années ; la Nakba a eu lieu il y a 75 ans (voir plus bas). Je pense qu’il faut faire la distinction entre le génocide actuellement en cours à Gaza et ce qu’on appelle médiatiquement le "conflit israélo- palestinien". Je l’utilise parfois, selon les publics auxquels je m’adresse, mais cela nécessite de le replacer dans un contexte historique et politique, à savoir le contexte colonial d’Israël en Palestine.

Sans cet effort de compréhension, c’est toute une partie de la réalité qui est éludée. Certains mouvements militants préfèrent d’ailleurs parler de "conflit colonial israélo-palestinien".

Peut-on encore discuter de la réalité d’un génocide à Gaza ?

Le génocide à Gaza est incontestable ; il a été reconnu par diverses instances, comme Human Rights Watch, Amnesty International ou l’ONU. C’est un terme qui a été balisé juridiquement par la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, adopté par l’ONU en 1948.

Dans cette convention, un crime de génocide se traduit par l’intention de détruire tout ou une partie d’un groupe national, ethnique, racial ou religieux. Et pour que cette intention soit reconnue en tant que telle, il y a cinq critères qui sont avancés, dont au moins un doit être reconnu et constaté : les meurtres de membres du groupe ; l’atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale des membres du groupe ; la soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique ; des mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ; ou encore le transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe. À Gaza, au moins quatre de ces cinq critères ont été reconnus par des instances officielles. Au niveau juridique, l’emploi de ce terme est donc inattaquable.

Et en ce qui concerne la Cisjordanie, le génocide n’est pas encore reconnu. Nous utilisons le terme d’épuration ethnique ou d’apartheid pour qualifier ce qui s’y passe. Cela ne minimise en rien les faits et cela permet de rester factuel. Comme je l’expliquais plus tôt, le mot "génocide" est très connoté juridiquement. Je pense que cela explique pourquoi beaucoup d’instances ont étudié la question en profondeur avant de l’employer 

Comprendre comment se matérialisent les oppressions sur le territoire est l’un des enjeux de l’animation "Vivre la Palestine", quel est cet outil ?

"Vivre la Palestine" est un outil d’animation à mi-chemin entre le jeu de rôle et le jeu de plateau. Il propose aux participant·es de vivre, le temps d’une partie, le quotidien du peuple palestinien et donc, de mieux comprendre les mécanismes de fonctionnement d’un régime d’apartheid, ainsi que les conséquences sur la vie des Palestiniens et des Palestiniennes.

Chaque groupe est divisé en cinq équipes, avec cinq plateaux et cinq thèmes abordés au travers de scénarios qui sont développés. Par exemple, l’un des plateaux permet de visualiser le morcellement du territoire palestinien au fil de l’histoire et de la colonisation israélienne. Un autre plateau représente l’impact de ce territoire morcelé sur les déplacements, avec les checkpoints, la vérification des papiers à chaque passage, les mêmes questions posées chaque jour aux mêmes personnes… Cette forme de harcèlement permanent y est bien représentée.

Chaque groupe a une mission à remplir, comme voyager à travers cinq endroits de la Cisjordanie, aller pêcher du poisson ou récolter des olives. Les participant·es font face à un animateur qui joue un rôle dans la réalisation de leur mission.

Ce que les groupes ignorent, c’est que ces objectifs sont impossibles à atteindre sans tricher. L’un des objectifs de l’animation est de faire vivre, à très petite échelle bien sûr, la frustration et la violence qu’inflige l’État d’Israël sur le peuple palestinien. Il y a tout un système mis en place pour empêcher les gens de subvenir à leurs besoins les plus élémentaires. C’est d’ailleurs cette prise de conscience là qui marque beaucoup les participant·es.

Beaucoup d’émotions émergent pendant le jeu : colère, tristesse, indignation… Le moment de débat qui suit l’animation est essentiel. Il permet de prendre du recul sur l’expérience et, pourquoi pas, donner l’envie de s’engager.

Qu’est-ce qui te pousse toi plus personnellement à t’engager dans cette cause et à garder espoir ?

Lorsque j’ai eu l’occasion de me former à l’animation de ce jeu et à approfondir mes connaissances historiques sur le sujet, j’ai pu faire le lien entre la colonisation perpétrée par l’État d’Israël et notre propre histoire coloniale belge. Lorsqu’on conscientise le rôle de la colonisation européenne sur la marche globale du monde, cela donne envie de se mettre en mouvement.

Il faut continuer à montrer de la résistance populaire, à être ensemble dans les rues, organiser des flottilles, dénoncer les implications de nos gouvernements, dénoncer la vente d’armes…

Au niveau local, il y a eu des groupes militant·es qui demandent à leurs communes de mettre fin au jumelage avec une ville israélienne. Il faut se féliciter de ces petites victoires accumulées.

Au niveau international, le soutien des États-Unis commence à s’effriter, l’opinion publique évolue au vu de l’escalade des violences.

Je pense à cette déclaration insensée faite récemment par l’armée israélienne, qui disait qu’elle considérait désormais les cerfs-volants lancés depuis la bande de Gaza comme des menaces potentielles et qu’elle n’hésiterait pas à neutraliser des enfants. À moins d’être nourri et aveuglé par la propagande israélienne, on ne peut pas rester impassible face à cela.

Ce que demandent les Palestiniens et Palestiniennes, c’est que l’on continue de parler de leur histoire.





MOBILISATION LOCALE
VEILLÉES POUR LA PALESTINE À VERVIERS
"Dénoncer ce qui se passe dans le monde est un devoir citoyen… et un pouvoir !"
Kholoud Allam, Citoyenne militante



Depuis presque trois ans, des Veillées pour la Palestine s’organisent un peu partout en Belgique. À Verviers aussi, ces moments de recueillement ont pris place dans l’espace public. À Hodimont d’abord, puis Place Verte, où elles se déroulent encore aujourd’hui à raison d’une fois par semaine, chaque dimanche à 13 h.

À la lueur des bougies, ces citoyen ·nes se rassemblent en hommage aux victimes du génocide à Gaza. Ce sont des moments de recueillement, de lectures, de partage, mais aussi de sensibilisation, d’interpellation et d’information sur l’horreur qui se perpétue sous nos yeux et sur nos écrans.

Kholoud Allam fait partie de ces citoyen·nes ayant pris part à cet élan humain ; elle explique : "Nous étions en petit comité au départ, cela a pris de l’ampleur au fil des mois. Cette action s’est faite assez spontanément, il était juste impossible pour nous de vivre tranquillement en sachant qu’une population était en train d’être exterminée lâchement."

Ces rassemblements ont même pris la valeur de refuge pour certaines personnes concernées, un espace-temps où l’on cherche soutien et réconfort face à l’innommable : "Je pense à une dame palestinienne habitant Verviers, qui a perdu près de deux-cents personnes de sa famille et de son entourage en deux ans. Elle avait besoin de venir chaque soir. Nous avions parfois des nouvelles de certaines personnes à Gaza par téléphone. Il arrivait qu’on les entende crier, ou devoir aller se cacher en plein milieu de l’appel. C’était très violent. Tout ce qu’on pouvait voir sur les réseaux sociaux ou dans les médias devenait subitement très concret et proche."

S’engager, humaniser

Au fil des Veillées et des questionnements des passants, le groupe a élargi son champ d’action : "Nous discutions avec les gens et nous avons remarqué une forme de méconnaissance sur ce qui se passe à Gaza. On nous a parfois lancé des insultes, nous catégorisant de “soutien à des terroristes”. Certaines personnes réduisaient les faits au 7 octobre 2023. Nous déplorons évidemment ce qui s’est passé en Israël, nous voulons toutefois expliquer qu’il s’agit d’une conséquence tragique d’un siècle de colonisation et d’apartheid. L’aura médiatique autour de cette date a presque effacé la réalité palestinienne. L’histoire est bien plus vaste." 

Pour donner des clés de compréhension historiques et politiques, différents intervenants, écrivains et écrivaines ont été invité·e·s à prendre la parole. Un groupe de travail a réalisé de la documentation sur la Palestine et les conditions qui ont mené à la création de l’État d’Israël. Kholoud commente : "Cela n’a pas été un long fleuve tranquille d’assumer cette solidarité avec le peuple palestinien. Notre soutien repose pourtant sur un principe essentiel : personne ne mérite d’être tué pour un bout de terre. Les Palestinien·nes ne sont pas des martyrs, ce sont des personnes qui avaient un pays, qui ont une culture, une éducation, des loisirs…" Elle ajoute : "On ne peut plus se permettre la neutralité, cela revient, selon moi, à choisir le camp de l’oppresseur. Il est impossible de vivre en paix sans justice."

1000 façons de résister en solidarité

Les Veillées Palestine rassemblent des citoyen·nes qui s’engagent de façon très différente : "La plupart des gens qui participent aux Veillées ne sont pas des militants, ce sont des personnes muées par leur humanité. Chacun·e trouve sa place et toutes les formes d’actions sont importantes. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise manière de résister. Distribuer des tracts, porter un drapeau, offrir un verre de thé, proposer des lectures, faire un don, organiser des collectes…"

Un lien s’est tissé entre ces personnes qui ne se seraient peut-être pas rencontrées autrement. Un lien de solidarité dans la résistance, qui s’avère essentiel lorsque la lutte pèse trop sur les épaules, ou lorsque la colère déborde et s’éparpille. C’est dans ces moments plus obscurs que cette cohésion se révèle. "J’ai rencontré des personnes qui ont été de véritables phares à des moments où j’étais en burn-out militant. Certaines veillées étaient funèbres, d’autres plus joyeuses. Nous sommes en colère, tristes, mais la joie de vivre doit persister, même dans la mort."

Jouer son rôle citoyen

Penser que la guerre en Palestine ne nous concerne pas, qu’elle est trop lointaine ou décorrélée de nos réalités européennes, sont des mécanismes de pensées que les Veillées Palestine appellent à déconstruire. "Je dis souvent que la cause palestinienne est la mère de toutes les causes. C’est un combat contre l’impérialisme, le colonialisme, le racisme, le fascisme. On ne peut pas parler de la Palestine sans citer les autres peuples opprimés. Je pense au Congo, au Soudan, à l’Ukraine. Dénoncer une injustice ne doit pas avoir d’étiquette." Elle conclut : "La montée du fascisme n’est plus un épouvantail que l’on agite, il est là. Il ne faut plus avoir peur de résister. Dénoncer ce qui se passe dans le monde, c’est un devoir citoyen… et un pouvoir !"

Infos/Ressources
veillees_palestine (Instagram)
Association Belgo-Palestinienne Wallonie-Bruxelles - www.association-belgo-palestinienne.be
comitevervierspalestine (Facebook) / comite_verviers_palestine_ (Instagram)




UN PEU D'HISTOIRE
Source : documentation des "Veillées Palestine"



Les origines (1897 - 1917)
1897 : Premier congrès sioniste à Bâle, qui encourage l'émigration et l'achat de terres.
2 novembre 1917 : Déclaration Balfour, par laquelle le Royaume-Uni appuie la création d'un foyer national juif, marquant un tournant politique majeur.

La période du mandat britannique (1922 - 1948)
1922 : La Société des Nations confie au Royaume-Uni le mandat sur la Palestine, période d'immigration accrue et d'essor des implantations.
1947 - 1948 : Plan de partage de l'ONU, guerre de 1948 et création de l'État d'Israël.

La colonisation moderne des territoires occupés (à partir de 1967)
1967 : La guerre des Six Jours conduit à l'occupation de la Cisjordanie et de Gaza. C'est le lancement officiel de la colonisation israélienne civile et militaire dans ces territoires.
Avril - Mai 1948 : Les expulsions et les départs de populations palestiniennes s'intensifient face à l'avancée des forces juives (ex. : massacre de Deir Yassin le 9 avril).14 mai 1948 : Déclaration d'indépendance de l'État d'Israël et fin du mandat britannique.15 mai 1948 : Entrée en guerre des armées des États arabes voisins. C'est cette date du 15 mai qui est commémorée chaque année par les Palestiniens comme le « Jour de la Nakba » qui provoquera l'exode forcé, l'expulsion et la fuite de plus de 700 000 Palestiniens.



LECTURE
"PALESTINIENS ET ISRAÉLIENS : DIRE L'HISTOIRE, DÉCONSTRUIRE LES MYTHES ET PRÉJUGÉS, ENTREVOIR DEMAIN"

Michel Staszewski 2023, Éditions du Cerisier

Historien de formation, Michel Staszewski a enseigné l’histoire 40 ans dans le secondaire, a contribué aussi à la formation de professeurs d’histoire à l’ULB. Il est de très longue date, de manière assumée et active, un militant antisioniste et un militant de la cause palestinienne, pour une paix juste entre Palestinien ·nes et Israélien·es. Contrairement à une opinion très répandue, le conflit qui oppose la Palestine et Israël, ainsi que sa très longue durée est tout à fait explicable. Mais pour y voir clair, il est nécessaire d’en parcourir l’histoire, d’en revenir aux faits et de démonter les mythes et préjugés qui empêchent de comprendre l’impasse dans laquelle les peuples palestiniens et israéliens restent enfermé·es.