François Debras, politologue, a publié en avril dernier Discours, contre discours et discours alternatif. Il y explique que comprendre la politique passe par l’analyse du langage utilisé par les responsables politiques.
Les mots comme "nation" ou "peuple" peuvent avoir des significations différentes selon celui ou celle qui les emploie. Les discours utilisent aussi des métaphores et des étiquettes pour influencer les perceptions et simplifier les idées. Le storytelling permet de raconter des histoires pour toucher les émotions et convaincre plus facilement.
Au final, le langage politique ne décrit pas la réalité, il la construit et oriente la vision des citoyen·nes. Lorsqu’une personnalité politique s’exprime, elle ne se contente pas de décrire la réalité sociale, mais elle contribue à la façonner en élaborant une représentation du monde.
Comme tout bon récit, un discours politique met en scène des héroïnes et des héros, un·e guide ou un·e sage, une quête portée par des valeurs, mais aussi des antagonistes.
Écouter un discours politique, c’est donc, en quelque sorte, assister à un scénario digne d’un film Disney ou Marvel. Pour en saisir pleinement le sens, il est essentiel d’en analyser la dramaturgie. Chaque discours construit sa propre mise en scène : il mobilise des acteurs spécifiques (les travailleurs et travailleuses, les indépendant·es, la nation…), des valeurs particulières et des ennemis identifiés.
Au-delà de cette mise en récit, les discours véhiculent des idéologies, souvent dissimulées derrière les mots. L’idéologie vise à répondre à des questions fondamentales : qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Que faisons-nous ensemble ? Où allons- nous ?
La scène politique est ainsi traversée par une pluralité de discours, chacun·e cherchant à dicter son vocabulaire, son récit, son idéologie, autrement dit, sa propre vision de la réalité sociale.
Dans nos vies quotidiennes aussi, il arrive d’avoir des discours qui s’entrechoquent, que ce soit lors d’une réunion de travail ou pendant une fête familiale. Une personne énonce un avis tranché, une position qui contrevient à la nôtre et nous entraîne dans un contre-argumentaire. Si le ton monte, un "tu ne peux pas dire ça !" peut être jeté au visage de notre interlocuteur·trice. Et puis ? Il va de soi que l’ambiance se tend un peu… Si vous l’avez déjà expérimenté, vous aurez peut-être, vous aussi, fait ce triste constat : même l’argumentaire le plus sourcé ne parvient pas à réconcilier les positions divergentes. Pire, aux yeux des autres qui nous écoutent, nous paraissons parfois "agressif·ve", voire "moralisateur·rice".
Présence a rencontré François Debras, qui fut également l’invité du Festival de Résistance, organisé à Dison et Verviers en avril/mai avec le CEPAG verviétois (lire plus bas). Dans l’interview ci-après, le politologue propose une autre façon de dialoguer et de cheminer vers un projet de société commun. Car si les contre-discours sont indispensables face à la polarisation, il est selon lui essentiel d’apprendre à faire un pas de côté ; préserver les liens et ne pas se laisser enfermer dans des débats stériles. Écouter, reformuler des récits ; non pas nous contre l’autre, non pas arguments contre émotions, mais ensemble, avec des discours alternatifs basés sur des valeurs communes.
INTERVIEW
"AVANCER ENSEMBLE NON PAS POUR LE POSSIBLE, MAIS POUR LE DÉSIRABLE"
François Debras, Politologue à l’ULiège
Vous travaillez depuis plusieurs années à l’analyse des discours politiques et notamment ceux empreints d’idéologies d’extrême droite. Vous avez publié début avril Discours, contre-discours et discours alternatifs, quel a été le cheminement pour travailler sur cet angle particulier ?
En effet, dans l’analyse des discours d’extrême droite, je me pose chaque fois la question des idéologies qui se cachent derrière les mots. Quelles sont les émotions, les rhétoriques, les figures de style mobilisées pour susciter l’adhésion, nous amener à une conclusion qui n’est peut-être pas la nôtre de prime abord ? En tentant de comprendre comment certains discours s’imposent sur la scène publique, j’ai donc fait tout un travail de déconstruction et d’interrogation de ce que nous entendons, qui nous parle, comment on nous parle, avec quelles finalités…
Face à ce premier travail de déconstruction, j’avais aussi en parallèle une réflexion sur une possibilité de reconstruction. J’ai donc voulu, avec ce nouvel ouvrage, proposer une réflexion sur l’importance de tendre vers ce que j’appelle les discours alternatifs.
Quelles sont les différences entre les "contre discours" et les "discours alternatifs" ?
Nous baignons dans les histoires dès le plus jeune âge. Que ce soit au travers des livres que nous lisons, de la mythologie, des films, des contes… Certains discours sont aussi des histoires qui sont portées sur la scène médiatique et politique. Par réflexe, on va s’opposer à celles qui enfreignent nos valeurs, évoquer d’autres sources, développer des contre-arguments. Je pense qu’il est nécessaire de recourir à des contre-discours, de savoir dire ce qui est faux ou en dehors du cadre légal, mais ce n’est pas suffisant.
Car le contre-discours peut aussi s’avérer contre-productif, il nous enferme dans l’histoire de la personne qui est en face de nous. Pendant que nous sommes occupés à produire ces contre-discours, nous ne produisons pas de nouvelles histoires, de nouveaux récits.
Le discours alternatif, c’est une porte ouverte aux personnes avec qui nous discutons. Ne pas leur dire "non, tes émotions sont fausses, elles ne sont pas valides", mais plutôt faire preuve d’une écoute active, reconnaître leurs craintes, leurs incertitudes, leurs émotions, et les inviter à développer une nouvelle réflexion, non pas contre, mais avec elles, au profit de valeurs plus consensuelles.
Vous parliez du fait que nous sommes imprégnés d’histoires, par exemple, la plupart des fictions qui se projettent dans le futur dépeignent des sociétés dystopiques. Consacrons-nous assez de temps à l’utopie ? Au futur désirable ?
Je dirais que nous avons tendance à naturaliser certaines idéologies, à les faire passer pour naturelles et véridiques. Je pense notamment à la façon dont on va représenter les migrations. On va parler, par exemple, de "vagues migratoires". Le terme "vague" est déjà déshumanisant, ce sont des personnes, pas une catastrophe naturelle. Dans le terme "vague", il y a aussi la possible submersion, le risque d’être noyé par elle, et dont il faudrait se protéger. Autrement dit, dans l’histoire que l’on nous raconte de la migration aujourd’hui, la seule réponse que l’on peut avoir est donc d’ordre sécuritaire. Or, nous pouvons développer des mots qui vont colorer différemment le réel. À la place de "vague migratoire", on pourrait dire "crise politique de l’accueil". Avec ce choix de vocabulaire, le danger ne vient pas d’un ailleurs, il renvoie à notre manque de moyens ou de volonté d’accueillir. Nous pourrions même aller plus loin et parler de crise politique de l’asile, puisque l’asile est un droit.
Un autre exemple, le terme "sans-papier", qui plonge une personne dans un présent infini, versus "une personne en attente de régularisation", avec un futur possible. Je pense que ce sont des histoires comme celles-là que nous devons réinvestir. Il y a une nécessité de s’extirper des histoires qui se concentrent essentiellement sur un présent fataliste, inévitable.
Réenchanter une société passe par le fait de mobiliser des valeurs et, donc, des discours.
Vous pensez que l’on sous-estime l’influence des discours politiques, mais aussi des mots au sens large, sur notre vision du monde ?
Bien sûr. À travers les mots, tu peux invisibiliser une personne, une situation. Par exemple, nous entendons souvent parler du 1er mai comme la fête du Travail, plutôt que la fête des travailleurs et travailleuses. Or, on oublie que l’un des premiers à recourir à l’expression "fête du Travail", c’est le maréchal Pétain, et cet usage est loin d’être anodin. C’est une façon par les mots de déforcer les mouvements sociaux, les revendications des travailleurs et travailleuses.
Par ce choix, il présente le travail comme une valeur éminemment nationaliste, au nom de la grandeur de la nation française. C’est exactement pareil lorsqu’on réduit la "Journée internationale des droits des femmes" à la "Journée de la femme". Ce choix appelle à une réaction du type "et c’est quand la journée des hommes ?". Si on parle d’une journée pour mettre en valeur les luttes pour les droits des femmes, on sous-entend qu’il y a eu des combats, des revendications et des inégalités qui persistent aujourd’hui.
Si on parle d’un "employé", on sous-entend qu’il y a un employeur. Si on parle d’un "collaborateur", alors on se place sur un pied d’égalité. Et donc, par exemple aussi, on peut, à travers les mots, empêcher des réactions ou des revendications. Si je dis, par exemple, "j’ai viré un employé", je suis le responsable. Alors que si je dis "nous, nous sommes séparés d’un de nos collaborateurs", cela atténue la responsabilité.
On le retrouve aussi avec des mots comme "flexi job" qui induit un manque de flexibilité chez le·la travailleur·euse dans sa recherche d’emploi. Or, si on dit "travail précaire", c’est l’entreprise qui est responsable de ne pas offrir des conditions décentes. Les mots sont importants, car ils peuvent invisibiliser des personnes, des futurs, voire gommer des rapports de domination. Je pense qu’il faut proposer des discours alternatifs, construits sur des valeurs consensuelles, mais avec des problématisations par l’expérience. Il faut accompagner son discours de valeurs qui vont s’adresser au coeur, et il faut que ces valeurs puissent rayonner, prendre corps dans le quotidien et dans l’expérience vécue par chacun·e.
Dans cette nouvelle "mise en récit", vous pointez l’importance de "l’infra-politique", est-ce de cela dont il s’agit ?
Oui, l’infra-politique, c’est vraiment la politique du quotidien. C’est aussi une politique plus diffuse, qui ne dit pas toujours son nom. C’est un concept qui a été développé par James C. Scott (NDLR : anthropologue et politologue américain, 1936-2024) pour parler des formes de résistance du quotidien.
Je pense qu’il y a tout intérêt aujourd’hui à essayer, à côté du grand débat des idées et des discours, d’avoir un ancrage dans le quotidien, interroger nos pratiques et nos comportements au jour le jour. Politiser le quotidien, c’est aussi ancrer le discours dans un vécu, recourir à des ponts émotionnels et empathiques.
Un exemple très simple, la notion de pouvoir d’achat. Je ne suis pas en mesure de donner une définition du pouvoir d’achat en quelques secondes, d’autant plus que ce terme sous-entend qu’on aurait du pouvoir en achetant, ce qui est déjà une vision tout à fait particulière de la citoyenneté. Soit. Nous pourrions essayer de parler de cette thématique au regard du vécu. Si tu demandes à des personnes retraitées si elles sont satisfaites de leur pouvoir d’achat, elles répondront peut-être oui, peut-être non… et cela n’ira pas beaucoup plus loin. Par contre, si tu leur poses la question de savoir ce qu’elles feraient avec 250 € ou 500 € en plus, elles vont peut-être développer d’autres envies. Il s’agit de problématiser par le vécu, si mon souci politique, c’est le pouvoir d’achat, je l’ancre dans le quotidien.
Ce qui est intéressant dans l’infra- politique, c’est que, même si on ne l’analyse pas encore très bien, elle se manifeste à travers divers pans de la vie des gens. Par exemple : trier ses déchets, acheter des vêtements de seconde main… C’est de la politisation qui passe par les gestes, les communautés et les pratiques citoyennes. Toute la question, c’est de comment reconnecter les discours alternatifs à ces gestes du quotidien.
On peut avoir le sentiment que les luttes démocratiques stagnent. Est-ce que ce n’est pas parce qu’elles se concentrent d’abord sur le fait de pouvoir maintenir ce qui existe déjà ? Devrions-nous nous reconnecter à de plus grandes aspirations ?
Oui, cela rejoint l’avènement des discours alternatifs, qui ne se contentent plus de dire "non", mais "oui" à une promesse. C’est répondre au cadre dominant en essayant de proposer un nouveau cadre narratif. Projeter une vision construite autour de valeurs, d’expériences et de quêtes qui peuvent être activées par les individus. Je pense aussi qu’il faut avoir une vision ouverte du débat démocratique, au sens où un discours alternatif, ce n’est pas dire qu’il n’y a que ma valeur qui compte, c’est aller dans une tierce direction ensemble, en coconstruisant un discours.
Il y a un intérêt à produire des imaginaires. Je choisirais d’ailleurs plutôt le verbe réactiver des imaginaires : un imaginaire démocratique, un imaginaire de droits humains… Ils sont déjà présents et ne demandent qu’à être stimulés. Je crois que l’idée, c’est d’avancer non pas pour le possible, mais pour le désirable, petit à petit.
C’est donc une invitation à ne pas renoncer à un idéal de société, voire à un idéal politique ?
Nous vivons dans une période de brutalisation de la politique, au sens où le débat politique a perdu ses lettres de noblesse. On est avant tout dans des matchs de boxe, où des personnes s’affrontent, s’insultent, choquent et essayent de montrer à leurs électeurs·trices que c’est elles qui ont gagné le combat rhétorique. Le discours alternatif est une invitation à redonner ses lettres de noblesse au débat. Un débat, au sens premier, c’est échanger, c’est partager, c’est apprendre et c’est grandir. Et je pense qu’il y a une nécessité, aujourd’hui, à refaire société ensemble.
EN LIEN
FESTIVAL DE RÉSISTANCE
La 18e édition du festival a mis un coup de projecteur sur les luttes victorieuses, histoire de mettre du baume au coeur à la résistance actuelle !
Tout au long des dix activités du festival, le CEPAG verviétois a collecté les revendications que les participant·es auraient en tant que citoyen·nes pour changer la société.
L’idée est de construire un nouveau récit, un nouveau discours, au départ des différents publics ayant fréquenté le festival. Un discours qui ferait la part belle aux alternatives possibles, aux solutions, à un nouveau projet de société. Lors de la soirée de clôture du Festival de Résistance le 28 mai dernier, qui était une rencontre autour du livre de François Debras, le public a pu parcourir l’ensemble des réflexions et des revendications formulées tout au long de ses activités.
Quelques échos du Festival de Résistance
Joanne Jaspart, pour le CEPAG verviétois, explique : "Lors des échanges qui surviennent pendant le festival, on sent chez le public un besoin de bouger face aux injustices, que ce soit à titre personnel, mais aussi dans une dimension plus collective."
Cette envie de sortir de la sidération s’est notamment manifestée lors de la rencontre-débat autour de la flottille vers Gaza organisée au Tremplin de Dison le 11 avril dernier, ou lors du café politique concernant les coopératives et l’économie sociale le 21 avril à Verviers. Pendant ces événements, le passage à l’action a été mis en lumière, comme en témoigne Joanne Jaspart : "La volonté de faire quelque chose d’autre, un contre-système au sein du système, même si ce n’est pas parfait. Car au moins, cela a le mérite de faire plus sens".
De la solidarité au profit du collectif, il en a aussi été question lors de la projection du documentaire "S’ils touchent à l’un d’entre nous", diffusé le 1er avril au Centre culturel de Dison. Un film qui retrace le combat exemplaire des travailleurs d’une boulangerie industrielle en Moselle, qui conteste le licenciement d’un de leur collègue syndiqué. On y voit l’ampleur de la lutte et les solidarités actives qui se forment.
Puis le 26 avril, la balade "250 ans de résistance à Verviers" a été l’occasion de se plonger dans les traces que les luttes passées laissent aujourd’hui. Joanne Jaspart : "Cela a permis de rappeler l’importance de la gestion et de la maîtrise du débit de la Vesdre pour alimenter les usines de la région. Là encore, il s’agit d’un réseau essentiel au fonctionnement économique et industriel. Mais également, du maillage solidaire et d’entraide que les travailleuses et les travailleurs ont mis en place à l’époque. Des embryons de ce que l’on appellerait plus tard, les mutuelles et syndicats".
Tout au long du festival et sous différents prismes, des ardeurs jaillissent et donnent envie de projeter d’autres façons de faire société. Dans ce futur désirable où la démocratie n’est pas un élément théorique, mais se vit pleinement avec les citoyen·nes, les réseaux associatifs et solidaires doivent figurer parmi les maillons forts de la chaîne.
Joanne Jaspart conclut en ce sens : "Nous avons révélé la nécessité de penser et de développer des réseaux alternatifs qui ont du sens et ainsi combler un vide politique et structurel, souvent avec les “moyens du bord”. Lorsque ces réseaux sont perturbés, défaillants ou sous-financés, les conséquences peuvent être graves, voire systémiques. Comprendre, entretenir et diversifier ces réseaux deviennent dès lors un enjeu crucial pour la résilience et la robustesse de nos sociétés."