Dès les premières minutes du réveil, un réflexe est devenu presque automatique: consulter son smartphone…
Les plateformes numériques sont conçues pour capter l’attention. Notifications, recommandations personnalisées et contenus infinis créent un environnement engageant, qui donne un sentiment immédiat de gratification et d’inclusion.
Certains facteurs psychologiques nous rendent aussi plus vulnérables aux usages compulsifs – anxiété, solitude, besoin de reconnaissance – et les "likes" et les interactions sociales agissent comme des récompenses, renforçant le comportement.
Les écrans rythment donc nos quotidiens, parfois jusqu’à l’heure du coucher. Ils ont profondément transformé nos habitudes, au point de faire émerger une inquiétude grandissante: celle d’une "addiction numérique".
Si le terme fait débat – seule la dépendance aux jeux vidéo est officiellement reconnue par l’Organisation mondiale de la Santé –, la réalité d’un usage intensif, voire difficile à contrôler, ne fait plus de doute. Mais parler d’addiction ne se limite pas à compter les heures passées devant un écran.
Comme le souligne le psychologue Pascal Minotte, chercheur au Centre de référence en Santé mentale (CRé- SaM, Wallonie), c’est avant tout l’impact sur la vie quotidienne qui permet de qualifier un usage de problématique. Les cinq signes principaux qui doivent alerter sont: un sommeil perturbé, de la fatigue ; des difficultés de concentration ; un isolement ou des conflits avec l’entourage ; l’impossibilité de réduire le temps d’écran ; l’irritabilité en cas de déconnexion.
Chez les enfants et les adolescents, les pratiques évoluent rapidement avec l’âge: en primaire, les écrans servent surtout à regarder des vidéos ou à jouer, tandis qu’en secondaire, ils deviennent des outils de socialisation incontournables via des plateformes comme TikTok, Instagram ou Snapchat.
Derrière cette diversité d’usages se dessine une question centrale: les jeunes sont-ils "addicts" aux écrans, ou assistons-nous, impuissants, à une transformation profonde des modes de vie à l’ère numérique?
INTERVIEW
UNE CRÉATION COLLECTIVE POUR INTERROGER LA PROBLÉMATIQUE
Sarah Gilman Comédienne-animatrice Cie Acteurs de l’ombre 
"Acteurs de l’ombre", une compagnie de Théâtre-Action active en région liégeoise depuis plus de 30 ans, mène un projet sur trois ans dans l’arrondissement de Verviers, notamment autour de cette thématique. La compagnie récolte la parole de jeunes entre 14 ans et 26 ans, touchés, de près ou de loin, par les addictions, et la souffrance mentale qui peut en découler, pour nourrir des créations collectives pour et par les jeunes. Nous avons rencontré Sarah Gilman, comédienne-animatrice pour la Compagnie.
Présence : Quelle est la spécificité de votre compagnie ?
Sarah Gilman : Acteurs de l’ombre est une compagnie de théâtre action basée à Liège, qui prend grand soin de défendre un théâtre engagé, parfois militant, qui centre son travail sur la place et la visibilité de la parole des publics invisibilisés ou fragiles, avec comme outil principal le théâtre et la pratique théâtrale.
Comment est né ce projet ?
Il y a deux ans, on a été contactés par l’espace Convergences – qui a disparu depuis suite à des suppressions de subsides – une structure qui réunissait des psychologues de première ligne pour les jeunes en situation d’assuétude dans l’arrondissement. Il y a eu une grande réunion d’opérateurs associatifs de première ligne qui a alerté sur la situation des jeunes à Verviers avec un taux de dépression et de suicide très élevé, qui amenait des comportements liés aux assuétudes, consommation de drogues, automutilation, etc. Sur base de ce constat, ce groupe de travail a réfléchi à quel outil mettre en place pour accompagner les jeunes les plus touchés, leur donner la parole, comprendre leurs besoins. Assez vite, le théâtre action s’est présenté comme un outil très intéressant dans ce contexte : il allait permettre aux jeunes de s’exprimer sur le sujet, leur donner une portée large via la diffusion du spectacle, en plus d’apporter un support thérapeutique, car la pratique du théâtre en groupe a maintenant fait ses preuves dans le développement de l’estime de soi, le lien aux autres, entre autres aspects importants pour la santé mentale.
S’est alors développé un projet triennal pour couvrir tout l’arrondissement verviétois en trois zones : première année dans la zone sud, qui a eu lieu l’an dernier avec l’accompagnement du Centre culturel de Stavelot- Trois-Ponts ; deuxième année dans la zone « centre », Verviers-Dison- Theux, où les Centres culturels de Verviers et Dison sont venus apporter leur soutien logistique ; troisième année dans la zone nord, où on a déjà un intérêt de la part du Centre culturel de Welkenraedt.
La présence de ces professionnel·les de la santé mentale, psychologues, éducateur·trices, assistant·es sociaux ·les, a été essentielle pour créer le lien avec ces jeunes et faire un suivi de leur parcours au sein de ce projet.
Pourquoi avoir choisi cette thématique, l’addiction aux écrans, pour cette deuxième étape du projet ?
Au départ de ce projet, le groupe ne voulait pas du tout parler des assuétudes, il voulait parler de la dépression. C’est via ce thème que les jeunes en sont venus à discuter de leur rapport aux écrans. Iels sont tout le temps dedans, comme moyen de communication et comme principale source d’info, c’est un objet toxique et bénéfique à la fois. Iels expriment qu’on leur reproche d’être addicts aux écrans, mais que leurs parents font exactement pareil. C’est paradoxal et ça les interroge sur le système dans lequel iels grandissent.
Un autre élément « toxique », c’est le rapport au harcèlement qui, à cause des smartphones, dépasse le milieu scolaire et s’introduit dans toutes les sphères de la vie. Si quelque chose se passe mal à l’école, iels ne peuvent pas se dire qu’iels seront en paix une fois rentré·es à la maison, car ça continue sur leur écran, iels ne peuvent jamais souffler.
La pratique du « scroll » prend aussi beaucoup de place dans leur vie. Les jeunes expriment clairement que c’est à la fois un super accès aux infos ou pour apprendre toutes sortes de choses via de courtes vidéos de vulgarisation, mais, en même temps, certain·es ont la sensation que leur esprit s’éteint quand iels scrollent sans voir les heures passer, au point, parfois, de ne rien retenir de ce qui a défilé sous leurs yeux.
D’autres disent que scroller leur permet de déconnecter, donc il y a un gros paradoxe, assez intéressant : « J’ai besoin de me bourrer le crâne d’informations pour reposer mon esprit. »
Comment abordez-vous ces sujets sensibles avec les jeunes ?
On fait toujours ça via des exercices de théâtre. La thématique de la dépression est arrivée dans le cadre d’un exercice. Cela dit, en atelier, le sujet arrive souvent de façon informelle, entre les exercices ou pendant la pause repas, et nous, on s’en empare pour les mettre sur scène. Les préparations de scène ciblées permettent d’aborder des thématiques qui ont émergé entre les exercices. Quand on travaille avec des jeunes, on passe aussi beaucoup par la musique, pour s’imprégner de leurs univers. La musique prend beaucoup de place dans leur vie, donc, à partir de celles qu’iels écoutent le plus, on peut découvrir de nouvelles thématiques importantes à leurs yeux et qui ne seraient peut-être pas ressorties autrement.
Par exemple, lors d’un exercice où iels devaient partager leur musique préférée, le sujet de l’école est apparu de façon évidente : qu’est-ce que l’école ne nous apprend pas, qui pourtant nous serait super utile ?
Quelles sont les étapes de travail sur un tel projet ?
60 heures de travail, c’est un délai court pour un projet de ce type, donc on ne peut pas se permettre de tergiverser ! On pourrait découper le processus en trois étapes, dont la première serait la découverte. Les trois séances initiales sont essentiellement consacrées à la rencontre entre les jeunes avec les comédiennes-animatrices et des lieux qui accueillent, des centres culturels, éventuellement des éducateur ·trices. C’est le moment où l’on crée de la cohésion de groupe. On s’apprivoise et on essaie de capter qui est l’autre.
L’étape suivante est la recherche, constituée de sept séances qui sont une phase de création. C’est très court de faire ça en si peu de temps. C’est le moment où on brasse la matière de façon assez décousue, on poigne dedans dans tous les sens, c’est une phase de recherche intense. Au fur et à mesure, il y a des éléments qui ressortent, qu’on va avoir envie de creuser pour les travailler. Au bout de ce gros bouillon, on a un paquet de choses à garder ou non, à modifier ou non, on prend des décisions. Les comédiennes animatrices prennent alors en charge l’écriture du projet global, toujours avec l’aval du groupe quand elles ont une décision de mise en scène importante à prendre.
Enfin, la troisième et étape est la mise en place. Les cinq derniers jours, on consolide le spectacle : les textes doivent être connus, on travaille sur les intentions de jeu, la mise en scène, on regarde comment intégrer la musique et l’expression corporelle. Par exemple, une jeune fille dans le groupe compose des musiques, on sait qu’on a envie de les exploiter, mais ça ne sert à rien d’essayer de le faire trop tôt, c’est dans cette phase-là qu’on va pouvoir le faire.
Vous collaborez aussi avec des professionnels en santé mentale, quelle est leur place dans ce projet ?
Ils ont surtout une place de soutien : comprendre le projet, être des relais vers les jeunes à qui la thématique peut parler ou pour qui un atelier de ce type peut être particulièrement utile. Par exemple, il y a trois semaines, un éducateur de la Croix-Rouge a amené en atelier trois jeunes « MENA » (mineur étranger non accompagné), dont deux sont restés dans le projet. Cette chouette rencontre n’aurait pas eu lieu sans relai d’un éducateur sur le terrain. On n’a pas eu besoin d’outils psy malgré la thématique, car l’outil théâtre permet plein de choses.
L’intime a de la place sur scène quand il est débarrassé de son aspect traumatique. Quand le trauma fait son apparition lors d’un exercice, on recontextualise et on aborde la question autrement. Éventuellement, on peut faire un retour à un pro si on sent qu’il y a un gros blocage chez un jeune et qu’un accompagnement plus poussé pourrait être bienvenu, mais pas dans le cadre de l’atelier. L’atout du théâtre, c’est que c’est du jeu, ça permet une distance qui protège les individus dans le processus de création. L’aspect « thérapeutique » de la pratique théâtrale est réel, mais indirect, l’atelier n’est pas l’endroit où on va travailler ses blocages et ses traumatismes à bras le corps.
Et puis on pense aussi à la réception du public, au message qu’on veut faire passer, on veut que le propos reste « digeste », donc finalement on a peu de raisons ou d’occasions de se retrouver dans des situations qui nécessitent un accompagnement psy spécifique. Par contre, on a le soutien tout du long d’un éducateur de la Maison des jeunes de Hodimont. Il participe activement à plein de niveaux, il monte aussi sur scène pour certains exercices, il motive les jeunes à maintenir leur engagement dans le projet.
Et enfin, on a des partenaires plus « logistiques » : certaines répétitions se passent à la MJ de Hodimont, certaines au Centre culturel de Verviers, puis on aura une grosse semaine de résidence au Centre culturel de Dison pendant les congés de printemps.
Pouvez-vous nous présenter la pièce en cours de création, qui sera présentée à Dison le 16 mai ?
On cherche encore un titre, pour le moment, on partirait sur l’idée de Des visages qui dévisagent. C’est un spectacle où la jeunesse replace le monde des adultes face à leurs propres contradictions et qui veut réinterroger la place qu’on donne ou non aux jeunes, la place qu’on voudrait qu’iels prennent et les contradictions autour de ces problématiques.
Par exemple, c’est quoi une belle vie ? Un travail qui paie bien, une maison quatre façades ? Mais en même temps, iels voient bien qu’il n’y a jamais eu autant de précarité sociale, de précarité d’emploi, d’incertitudes quant à l’avenir. Iels se disent qu’on leur demande de sauver le monde, mais s’iels le font, on leur trouve de mauvaises intentions, comme sécher les cours.
On leur demande de s’emparer de thématiques de société, mais on ne veut pas écouter ce qu’iels ont à dire maintenant, on les remet à leur place en invalidant leur propos sous prétexte de manque d’expérience et de maturité.
En fait, le spectacle créé l’an dernier était sur des rapports intimes, on parlait d’une histoire très personnelle, et cette année, on parle plus de systèmes qui favorisent des problèmes de santé mentale, le système des adultes, des politiques, des institutions qui amènent des pratiques qui sont en totale contradiction avec les objectifs que les jeunes doivent atteindre, et qui explique que la jeunesse se réfugie vers les écrans et la consommation de produits.
C’est l’effet d’un monde qui n’est ni tendre ni cohérent. Pas plus tard que la semaine dernière, un jeune m’a dit : « Les adultes nous considèrent et nous écoutent quand nous sommes utiles. Par exemple, quand il s’agit de nous faire faire un service militaire, quand on peut être de la chair à canon. »
SAVOIR +
LE THÉÂTRE-ACTION, C'EST QUOI?
Initialement appelé « action participative », le théâtre action est un mouvement culturel né en Belgique en 1970 avec la volonté d’une réappropriation de l’outil théâtral par la classe ouvrière.
S’attachant aux luttes qui rendent aux êtres humains leur part d’humanité, le théâtre action a pour ambition d’user du théâtre pour aider les acteur·trices et les créateur·trices à poursuivre leurs réflexions dans leurs actes quotidiens, à pousser les spectateur·trices à s’associer à la réflexion théâtralisée, et à se préoccuper d’en faire un appui pour provoquer les changements nécessaires.
Dans cette démarche, l’analyse sociale et politique a priorité sur l’analyse psychologique. L’objectif des créations n’est pas « distractif » ou esthétique, mais vise à l’analyse et à la transformation des rapports sociaux dans tous les domaines de la vie. La création collective est donc un des critères essentiels du théâtre action.
Prendre la parole
Un autre objectif fondamental des compagnies est de toucher un public qui pour des raisons économiques, sociales, politiques, n’a généralement pas la possibilité de s’exprimer et à qui le théâtre est devenu pratiquement étranger.
Au travers du théâtre-action, l’habituelle division entre les spectateur·trices et les acteur·trices se dissout. La notion de public s’élargit aux personnes qui se mettent en jeu, prennent la parole sur ce qui les touche quotidiennement au niveau local ou mondial, théâtralisent et participent par leur création originale à une vision critique de leur environnement.
Le théâtre action entend rendre à la culture sa fonction autant d’intégration que de contestation sociale. Il est intrinsèquement un théâtre en résistance.
■ Source : www.theatre-action.be
CHIFFRES
POUR ALLER PLUS LOIN...
#Génération2020 est la première enquête d’envergure sur les pratiques numériques des enfants et adolescent·es menée en Fédération Wallonie-Bruxelles.

Supervisée par l’ASBL Média Animation, cette enquête a abouti à l’édition d’une brochure informative, réalisée en partenariat avec le Conseil supérieur de l’éducation aux médias de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Ainsi, entre 2019 et 2020, plus de 2000 élèves de l’enseignement primaire et secondaire ont répondu à un questionnaire abordant différents aspects de leur vie connectée. Ces données statistiques ont été complétées par des entretiens individuels et des débats en groupe.
Dans l’étude, plus de la moitié (55 %) des élèves déclare qu’iels ressentiront un certain manque s’iels ne peuvent utiliser leur tablette pendant une journée. 61 % répondent qu’iels sont trop attachés à leurs tablettes. Le constat est le même en ce qui concerne le smartphone : 66 % des répondant ·es ressentiront un manque s’iels n’y ont pas accès pendant une journée. Ils sont 56 % à estimer l’utiliser avec excès (36 % "parfois" et 20 % "souvent").
Un facteur de stress supplémentaire provient non pas de leurs usages, mais de ceux de leurs proches. Plus de la moitié des élèves estiment leurs parents trop concentrés sur leurs smartphones.
"Quand je vais à la gym, ma maman, elle est occupée avec son téléphone […] parfois je lui fais coucou et elle me regarde pas parce qu’elle est sur son téléphone."
Concernant l’usage des smartphones chez les ados, 51 % ont l’impression de passer trop de temps à les utiliser, mais 47 % ne s’imaginent pas passer une journée sans lui. Cela s’explique par le sentiment d’être mieux informé ·es (68 %) et plus connecté·es à leurs ami·es (59 %).
■ Source : Wiard V. #génération2020 : les jeunes et les pratiques numériques [en ligne]. ER. Paul de Theux, Média Animation ; 2020. 69 p.