Lumumba est devenu le premier Premier ministre de l’histoire du Congo, le 30 juin 1960, quand le pays a gagné son indépendance après 75 ans de règne colonial belge. Sept mois plus tard, il était assassiné au Katanga avec deux de ses alliés: Joseph Okito et Maurice Mpolo.

L'assassinat du leader nationaliste et anticolonialiste a été suivi par l’avènement du dictateur Mobutu, qui a pu rester en place jusqu’en 1997, grâce au soutien des occidentaux.

Ces événements ont eu un impact gigantesque sur l’histoire du Congo. En juin 2022, le gouvernement belge a officiellement rendu la dent de Lumumba à ses enfants.

Le film Lumumba, le retour d’un héros, proposé le 21 avril prochain au Centre culturel de Dison, suit les célébrations hautement politiques du retour de la dent de Lumumba au Congo et questionne l’héritage d’un leader politique de la décolonisation. Infos sur la projection.


INTERVIEW
"LE DESTIN DE LUMUMBA EST UNE PORTE D'ENTRÉE POUR MIEUX COMPRENDRE L'HISTOIRE DE LA COLONISATION"
Quentin Noirfalisse, Coréalisateur du documentaire Lumumba, le retour d’un héros



Présence: Dans quel contexte politique sommes-nous au moment de l’assassinat de Patrice Lumumba en 1961?

Quentin Noirfalisse : Au moment de l’assassinat de Lumumba, le Congo vient d’obtenir son indépendance de la colonisation belge, le 30 juin 1960, au prix d’une décennie de luttes menée par différents activistes. Il y a eu des émeutes à Léopoldville en 1959, suivie par la table ronde de Bruxelles, une rencontre qui a rassemblé une série de politiciens et de leaders Congolais pour négocier l’indépendance avec le monde politique belge.

Des élections sont organisées au Congo, remportées par le parti de Patrice Lumumba, le MNC (Mouvement national congolais). Il doit alors former un gouvernement et est nommé Premier ministre. Lors de la cérémonie d’indépendance en présence du Roi Baudoin et de la passation des pouvoirs, Lumumba prend la parole alors que ce n’était pas prévu. Il saisit l’occasion pour parler de toutes les exactions commises sur le peuple congolais tout au long des 75 années de la colonisation belge.

Le MNC est un parti socialiste et panafricaniste. (NDLR: Le panafricanisme est une idéologie politique et culturelle prônant l’unité, la solidarité et la coopération entre tous les peuples d’Afrique et la diaspora africaine. Il vise à favoriser l’émancipation, l’indépendance économique et la fierté culturelle, souvent en s’opposant aux influences néocoloniales).

Dans cette vision, Lumumba et son gouvernement ne souhaitent pas que des entreprises étrangères – à fortiori belges – profitent des capitaux et des richesses du pays, notamment de l’industrie minière. La province du Katanga est, à cette époque la "vache à lait" du Congo, c’est le pilier de l’économie congolaise. L’état belge essaie de le récupérer par tous les moyens.

Lumumba sait qu’il risque de perdre un levier d’indépendance économique essentiel. Des acteurs politiques, plus ou moins soutenus par les Belges, vont donc tenter de contrer les ambitions de Lumumba. Cela marquera le début d’une guerre civile qui perdurera bien après son assassinat, jusqu’en 1964- 1965, moment où Mobutu prend les pleins pouvoirs du pays.

Cette guerre fera des centaines de milliers de morts, les rébellions ne se sont quasiment jamais arrêtées jusqu’à aujourd’hui.

Une commission d’enquête a pu démontrer que la Belgique avait des responsabilités par rapport à cet assassinat, lesquelles?

Il est impossible de poursuivre un état au pénal, un tribunal civil va effectivement statuer sur la responsabilité morale de l’État belge dans cet assassinat, mais personne n’est désigné coupable. La famille de Lumumba a engagé des poursuites il y a une quinzaine d’années contre plusieurs individus, la plupart sont morts depuis. Il reste un survivant visé par la famille, Étienne Davignon, en poste au ministère des Affaires étrangères à Kinshasa à l’époque du meurtre. Il n’y a donc à ce jour jamais eu de véritable réparation.

Par ailleurs, le crime est particulièrement sordide, car seule une dent subsiste. Benoît Feyt, coréalisateur du documentaire, y voit une symbolique de violence coloniale qui se perpétue.

Complètement. Lumumba va d’abord être capturé, envoyé au Katanga, assassiné dans la foulée, démembré et dissous dans l’acide. Ce qu’on veut rappeler aussi, c’est que Lumumba n’est pas seul à se faire assassiner, ses comparses Joseph Okito et Maurice Mpolo, proches collaborateurs, subiront le même sort. Beaucoup de gens du parti MNC vont être exécutés.

La volonté était de tuer ces hommes, mais aussi de faire disparaître un mouvement. Les réduire à rien, c’était aussi empêcher qu’on leur rende hommage, effacer l’histoire. Le parti est d’ailleurs devenu vraiment marginal dans la suite de l’histoire congolaise.

Le fait qu’il n’y ait plus que cette dent qui subsiste (NDLR: celle-ci a été gardée en secret par Gérard Soete, policier et officier belge impliqué dans la disparition du corps, jusqu’à sa mort en 2000) qui ait pu être rapatriée dans sa ville natale, c’est une preuve de justice bien maigre pour la famille.


Décembre 1960, Léopoldville, Congo. Le Premier ministre Patrice Lumumba (d), les mains liées dans le dos, et sans ses lunettes, est emmené en prison après son arrestation. À gauche, le vice-président du Sénat, Joseph Okito.

Votre film se déroule justement lors du rapatriement des reliques de Lumumba dans sa ville natale, qu’est-ce que vous souhaitiez montrer à travers ce film à ce moment particulier? Restaurer une mémoire? Restaurer une histoire?

Il y a la volonté de montrer l’importance pour une famille de pouvoir enterrer leur père, leur grand-père. Nous avons pu mettre l’accent sur ce que Lumumba représente encore pour les Congolais, nous avons travaillé avec un réalisateur très talentueux, Dieudo Hamadi, qui a pu amener ce point de vue.

Le moment de cette cérémonie d’hommage était une trame qui permettait d’aller chercher cette mémoire, de voir comment elle résonne aujourd’hui. Nous voulions aussi mettre en lumière les autres personnes qui ont payé de leur vie leur engagement politique.

Les Belges ont joué un rôle important dans cette stratégie de "diviser pour mieux régner", en provoquant la rivalité entre les peuples, qui a mis à mal toute possibilité démocratique dans le pays. Il y a eu évidemment de la violence physique, de la coercition, mais ça ne se limitait pas à cela, il y avait aussi quelque chose de l’ordre de la destruction des fondements d’une société.

En Belgique et à Verviers, il y a des groupes, des collectifs, qui militent pour la décolonisation de l’espace public, pour restaurer d’autres figures dans nos espaces. C’est important, de faire ce travail sur ce qui nous entoure?

Dans quatre ans, nous fêterons les 200 ans d’existence de la Belgique. Un gros tiers de cette histoire est lié à la colonisation. Or, cette histoire n’a pas été racontée ni enseignée pendant longtemps. Pourtant, qu’on le veuille ou non, une grande partie de notre espace public actuel a été construit avec les revenus générés par la colonie belge au Congo.

On pense plus directement aux statues d’officiers ou du roi Léopold dans les rues, mais il y a aussi les gares, comme celle d’Anvers, par exemple. Des historiens mettent au jour les réalités les plus sordides de cette période, pour que nous puissions en prendre conscience. La mise en place de l’État belge n’aurait pas été possible sans l’argent de la colonie.

Nous ne pourrons pas revenir en arrière sur les faits, mais il faut qu’ils trouvent leur place dans l’enseignement de l’histoire. C’est un processus très lent, il y a une forme d’imperméabilité des institutions à cette question-là.

Le travail d’associations comme Mémoire coloniale à Bruxelles ou La Belle Diversité ici à Verviers est important en ce sens.

Quand on lit ou entend des personnes dire "pourquoi regarder le passé, c’était il y a longtemps, ce n’est pas de notre faute"… elles passent à côté de l’enjeu, qui est de pouvoir regarder l’histoire de son pays de façon globale. La reconnaissance de la colonisation comme un fait répréhensible est venue très tardivement, dans les années 70, et grâce au combat de beaucoup de gens.

La colonisation, c’est un prolongement du capitalisme. On mesure les effets néfastes du capitalisme sur nous, mais il faut imaginer que ces effets étaient décuplés pour les personnes victimes de la colonisation : elles ont été expulsées de leurs terres, privées de leur propre culture, elles ont perdu des membres de leurs familles… Nous avons encore une vision partielle de ce que représente la colonisation. L’histoire de Lumumba, c’est une porte d’entrée pour aller plus loin.

Vous l’avez dit, il n’y a toujours pas de vérité judiciaire et le crime demeure impuni, sa famille mène encore un combat avec ses avocats, quels sont leurs espoirs et attentes pour la suite?

Les héritiers de Lumumba prennent de l’âge, Roland Lumumba, l’un des enfants que l’on suit dans le film, est d’ailleurs décédé il y a quelques semaines. Une partie de leur vie a été kidnappée par ce qui a été fait à leur père. Je pense qu’il y a encore une envie assez forte de voir ce qui peut être encore fait au niveau de la justice. Il y a évidemment un besoin aussi d’une reconnaissance un peu plus formelle des responsabilités de l’État belge.

Vous avez déjà eu l’occasion de diffuser votre documentaire dans différents contextes, quelles sont les réactions?

Nous avons pu montrer le film au Congo début 2024, avec une tournée à Kinshasa, Kisangani et Lubumbashi, dans des écoles notamment. On a constaté qu’une partie des jeunes Congolais étaient un peu orphelins de cette histoire-là, qui n’est pas forcément enseignée dans les détails. La dictature qui a suivi l’assassinat de Patrice Lumumba et de ses collaborateurs a amené beaucoup de silence. Mobutu est resté 32 ans au pouvoir et il y avait une volonté d’étouffer ce débat pourtant nécessaire sur ce qui s’est passé à l’époque de la colonisation. Le film est une petite pierre à l’édifice dans ce débat.


HISTOIRE
30 JUIN 1960: LE DISCOURS INATTENDU DE PATRICE LUMUMBA 


Discours du 30 juin 1960 de Patrice Lumumba, à la tribune, en la présence du roi Baudouin du président du Congo, Joseph Kasa-Vubu. – © Belgaimage

Ce 30 juin 1960, au palais de la Nation de ce qui est encore Léopoldville (aujourd’hui Kinshasa), le roi Baudouin prend la parole: "L’indépendance du Congo constitue l’aboutissement de l’oeuvre conçue par le génie du roi Léopold II pendant 80 ans, la Belgique a envoyé sur votre sol les meilleurs de ces fils."

Un hommage appuyé envers Léopold II et les colonisateurs belges à replacer dans son époque. Il reflète en cela l’opinion dominante en Belgique en 1960: nous avons "civilisé" le Congo et fait du bien à ses populations. Celui qui devient ce jour-là le président du Congo, Joseph Kasa- Vubu, lui fait d’ailleurs part de sa gratitude.

Selon le protocole, on aurait dû en rester là. Mais voilà que s’avance le Premier ministre du Congo, Patrice Lumumba. Il n’était pas prévu qu’il prenne la parole, mais lui se montre beaucoup moins conciliant envers les Belges et leur Roi.

Lumumba choisit au contraire dans un discours célèbre de dénoncer l’humiliation vécue par les colonisés: "Nous avons connu que la loi n’était jamais la même selon qu’il s’agissait d’un Blanc ou d’un Noir: accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine pour les autres. Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou croyances religieuses. Exilés dans notre propre patrie, notre sort était vraiment pire que la mort elle-même." 

Ce discours déchaîne les foudres du gouvernement belge, ce qui n’empêche pas les États-Unis d’inviter officiellement Lumumba à Washington et de lui proposer un appui, à condition qu’il accepte d’ouvrir son pays aux firmes américaines au détriment des entreprises belges. La réponse négative de Lumumba, décidé à voir les populations congolaises bénéficier de l’exploitation des richesses de leur pays, signifiera définitivement sa perte: son manque flagrant de "coopération" faisait de lui un électron libre à éliminer.

Le 18 août 1960, le président américain Eisenhower donne son aval et une opération est directement lancée par la CIA et son chef d’antenne, Lawrence Devlin. Ce dernier a déjà un remplaçant sous la main : le colonel Mobutu, ancien membre de la Sûreté belge rencontré en Belgique dès la fin des années 1950. Mobutu, qui s’est depuis lors fait l’allié de Patrice Lumumba à Kinshasa, a su profiter de la mutinerie de la Force publique congolaise en 1960 pour passer du grade de sergent à celui de colonel, avant de devenir en juillet 1960 chef d’état-major d’une armée congolaise décadente.

Après plusieurs tentatives avortées d’élimination directe, la CIA s’adresse à la Belgique, qui concocte un plan. Dès juillet 1960, la Belgique et ses firmes minières (Union minière) et diamantaires (Forminière) s’emploient à appuyer la sécession des riches provinces du Katanga, puis du Kasaï pour mettre à mal les positions "nationalistes" de Lumumba, contraint d’assumer la violente réaction des troupes dirigées par Mobutu dans les provinces sécessionnistes.

Le Premier ministre Lumumba est ensuite destitué par un arrêt rédigé pour le président Kasa-Vubu par le ministre belge des Affaires étrangères, Pierre Wigny, puis placé sous la garde de l’armée de Mobutu et des Casques bleus de l’ONU. Patrice Lumumba réussit à s’évader en novembre 1960, mais est retrouvé par un hélicoptère de l’armée de Mobutu fourni par les États- Unis. Remis ensuite aux mains de ses pires ennemis au Katanga, il est froidement abattu le 17 janvier 1961 sous couvert de "règlement de comptes entre Congolais".

Source: www.cncd.be, Arnaud Zacharie, 30 juin 2010


HOMMAGE
UN FUTUR SQUARE LUMUMBA À VERVIERS

Le groupe citoyen de concertation "décolonisation", mène un travail de réflexion depuis plusieurs années sur la question de la décolonisation de l’espace public.

De plus en plus de personnes et d’associations s’opposent au fait de véhiculer une image positive de la colonisation dans des lieux où beaucoup de gens passent chaque jour. À la suite d’un long processus, une concertation citoyenne a présenté en mai 2025 à l’administration communale une série de recommandations, d’actions concrètes favorisant l’émergence d’une ville "antiraciste, inclusive, où chaque citoyen·ne se sent reconnu·e".

La concertation a dressé une liste de lieux à Verviers qui glorifient ce passé colonial, notamment la place Général Jacques – né à Stavelot en 1858, il embarque pour la première fois en 1887 pour l’Afrique Centrale, où il passera en tout quatre séjours successifs, et contribuera activement à la conquête du territoire par l’armée belge ; il sera cité dans le rapport "Casement", qui fait état des nombreuses exactions belges au Congo.

Une agora citoyenne

Dans le futur, il est prévu que la parcelle arborée au centre de la place devienne le square Lumumba. Le 17 janvier dernier, date commémorative de l’assassinat de Patrice Lumumba, une action symbolique a pris place dans cet espace en devenir. Un événement d’hommage dédié à la mémoire de cette figure majeure de la lutte pour l’indépendance du Congo et symbole intemporel de la résistance à l’oppression, au colonialisme et à l’injustice. Le souhait du collectif est que ce lieu devienne une agora: "Un espace d’échanges citoyens, où nous nous souviendrons de Lumumba et de son combat, mais où nous interrogerons aussi notre présent et nourrirons les luttes actuelles."